Mon journal (1892-1917)







Léon Bloy (1846-1917)







I 1896 -1899

Pour faire suite au Mendiant Ingrat

Le temps est un chien qui ne mord que les pauvres.

Le Mendiant ingrat finissait en novembre 1895. Huit ans se sont écoulés et c'est toujours la même chose !

Dans l'intervalle, ce Mendiant a écrit, Dieu sait à quel prix ! une demi-douzaine de livres que ses ennemis eux-mêmes ne peuvent pas mépriser. Son existence entière a donc été un tel prodige de douleur, un pèlerinage si infernal que les juges les plus atroces conviennent de l'exagération du châtiment.

Sans doute il est difficile de trop punir un réfractaire qui a choisi de crever de faim pour Jésus-Christ, mais, tout de même, cela va bien loin. D'autres pauvres qui le connaissent ne peuvent s'empêcher de voir là une contrefaçon de l'interminable enfer, et les quelques riches chrétiens, admirateurs ou soi-disant tels de l'oeuvre de Léon Bloy, leur paraissent les démons de cet enfer. Essayez, en effet, de vous représenter l'absurdité monstrueuse, l'aberration satanique délimitée comme il suit.

Une armée qui fut, autrefois, victorieuse du monde et qu'on croyait grande autant qu'invincible, il y a si peu de temps encore, est absolument vaincue. La trahison ou l'imbécillité des chefs et la reculade continuelle de soldats sans testicules ont amené ce résultat. Le désastre paraît immense, irréparable. Un seul résiste qu'on ne peut pas démolir, un aventurier, si on veut, un casse-cou, un gendarme du Vagabond, une espèce de désespéré magnanime. Il n'y a que lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendre, jamais accepter de conditions, même honorables, eût-on sur la gorge mille couteaux, et qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peut se tenir sur ses deux pieds, Dieu est dans cet homme pour tout réparer, pour tout sauver.

Eh bien, cet unique est abhorré, maudit, renié, conspué inaperçu. Ceux qui devraient combattre avec lui, sous lui et pour lesquels il meurt chaque jour, non contents de l'abandonner à l'ennemi, dressent contre lui des chiens féroces. Et si, par un miracle de Dieu, quelques-uns, voyant de loin la générosité de ce combattant solitaire, s'arrêtent, une minute, fixés par l'étonnement, c'est pour déclarer bientôt qu'une telle indiscrétion de courage les met en danger.

Pour parler sans métaphore et à la première personne, ainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolument seul, je dis que les catholiques riches sont des bourreaux inexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des gens sans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiques n'ont pas vu cela ni autre chose, et ceux, en grand nombre, qui auraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuse, ont été souvent mes plus implacables ennemis.

On m'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de mes livres, ce qui permet de les éditer, sans autre gain, il est vrai, que le vague honneur de publier des ouvrages d'où la fange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que tout exemplaire acheté est lu, en moyenne, par trois personnes. Me voilà donc, malgré l'insuccès brillant et inamovible procuré par l'hostilité silencieuse du journalisme, escorté de trois mille lecteurs qui ne peuvent être ni des illettrés ni des concierges, car je vise rarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du coeur.

Est-il croyable que, du milieu de cette foule, il ne me vienne jamais un homme ? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance. Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et mes livres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. -- Regarde, misérable, ce qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cette famille sans pain et ce père forcé de se détourner de la gloire du Fils de Dieu pour aller, dans des tourments indicibles, vers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avec une abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de ces innocents qui meurent.

<< Qu'avez-vous fait pour moi ? écrivais-je dernièrement à un de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon la plus énergique son admiration et son amour. Que feriez-vous si je vous appelais à mon aide, si je criais vers vous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? >> Rien de plus désespérant que ces interrogations jetées tant de fois et tellement en vain.

Je n'imagine pas d'iniquité plus complètement abominable que celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir à l'abrutissement définitif de la société catholique une influence colossale. En ce sens La Croix et Le Pèlerin, dont le succès fut inouï, ont été des meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans les âmes chrétiennes en furent systématiquement et obséquieusement aplaties. Jamais le Démon n'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.

Ils savaient qui j'étais, ceux-là, m'ayant reçu chez eux, autrefois, lorsque ma vie littéraire n'avait pas encore commencé, avant même qu'existassent La Croix et Le Pèlerin. Ils savaient, avant tout le monde et mieux que personne, quelle machine de guerre je pouvais être. Ils disposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoir strict eût été de m'armer avec honneur, de m'utiliser formidablement. Ils ont trouvé plus expédient de m'abandonner, de me dévouer à la mort, de me laisser, le tiers d'une vie, dans l'occasion prochaine du désespoir, préférant à la moelle généreuse dont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonie, les débilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Et il y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain !

<< La règle de notre Ordre nous DÉFEND de faire L'AUMÔNE >>, m'a dit, un jour, l'un d'entre eux. Cette parole, monstrueuse déjà dans l'acceptation littérale, entendue au spirituel, est strictement diabolique.

On les a balayés comme de la vermine et on a bien fait. Les affreux catholiques de ce temps ont ce qu'ils méritent et ils l'auront de plus en plus. Après les réguliers les séculiers, la fermeture ou la profanation des églises, les enfants livrés aux démons, l'abolition du christianisme. Il y a bien trente ans que je vois cela et j'étais garçon à le crier si fort que les murs en auraient tremblé. Aujourd'hui, que faire ? Il n'y a plus de prêtres, il n'y a plus d'hommes, il n'y a plus de femmes, il n'y a plus d'enfants peut-être. Toute ressource terrestre semble dissipée.

N'importe, je suis forcé de vociférer jusqu'à la fin, étant missionné pour le Témoignage. Nul moyen d'échapper. Dès que je regimbe, on m'applique à la question, et, si vous voulez le savoir, tel est le secret de mon existence littéraire. Chacun de mes livres est un AVEU arraché par la torture. C'est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le Désespéré, Sueur de Sang et tous les autres sans exception. La Femme pauvre, à elle seule, a nécessité l'enfoncement à coups de maillet d'un nombre de coins tout à fait invraisemblable. Aujourd'hui je me sens vieux et broyé et la mort me sera douce après une telle vie.

J'ai cru bien longtemps qu'à force de souffrir je verrais venir un libérateur quelconque, un homme de Dieu ou un homme sans Dieu qui, me voyant seul contre tous, près de périr et m'estimant une force perdue, me donnerait simplement ce qu'il faut pour achever mon oeuvre en paix, comme les grandes gens d'autrefois fondaient des monastères ou construisaient des basiliques pour le salut de leurs âmes. De quels élans désespérés n'ai-je pas appelé cet Inconnu dans les heures d'excessive déréliction !

Je ne l'appelle plus, mais je veux espérer que la justice posthume, accordée, même par les catholiques opulents, aux artistes enterrés, sera profitable à mes enfants et que mes trente ans de supplice leur vaudront, un jour, un morceau de pain.

Lagny, 28 août 1903.

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Ceux qui ont lu Le Mendiant ingrat comprendront sans peine qu'après l'égorgement de la fin, il ait fallu quelque temps pour me ranimer. Pendant des mois, mon Journal fut presque entièrement interrompu. À peine ai-je pu retrouver, pour la première année surtout, quelques brouillons de lettres, quelques notes rapides et quasi télégraphiques. Je sentais si bien que rien n'était fini, qu'il se préparait, au contraire, une nouvelle série de tourments et j'étais si profondément découragé !

1896

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Janvier

Premier. -- Enquête du Mercure sur Dumas fils qui vient de crever. Ma réponse :

Voici mon << opinion >>pour le temps et pour l'éternité :

Le fils Dumas fut un sot et un hypocrite.

Les pleurs ignobles de la presse ou les lamentations de quelques gâteux, tels que Coppée, n'autorisent pas à supposer que la nouvelle génération littéraire puisse être assez basse pour accorder une importance quelconque à la disparition de ce mulâtre.

28. -- Henry de Groux, provisoirement domicilié à Bruxelles, m'apprend qu'un Belge riche donnerait volontiers une somme pour avoir une lettre autographe où je lui dirais ce que je pense de l'ignoble article de Zola publié par le Figaro à l'occasion des funérailles de Verlaine.

Fragment d'une lettre au grand rabbin Zadoch Kahn.

En 92, à la suite d'un scandale copieux procuré par M. Drumont, j'écrivis le Salut par les Juifs dans un désintéressement infini, bien que je fusse torturé par la misère, uniquement pour la justice et pour rendre gloire à Dieu dont les promesses à Israël sont in æternum et ne peuvent effacées. Ce livre, conçu dans le sens des oracles de l'Écriture, devait aller, sous peine de néant, jusqu'au fond des choses. Il me fallut donc adopter la méthode recommandée par saint Thomas d'Aquin, laquelle consiste à épuiser d'abord l'objection avant de conclure. Méthode excellente et d'une grande loyauté philosophique, mais qui me fit malvenir de ceux même que je prétendais honorer comme nul chrétien ne l'a fait, je crois, depuis dix-neuf siècles. On ne voulut voir que mes prémisses en négligeant d'observer que leur violence était calculée pour donner toute sa force à ma conclusion. Vous-même...

[Cette lettre, naturellement, resta sans réponse, le destinataire n'étant pas homme à consentir à la révision d'un jugement injuste ou imbécile].

Février

Premier. -- À. M. E. Marlier, à Bruxelles :

Cher monsieur, avec une joie parfaite, je vais donc vous dire ce que m'a fait éprouver la chose de M. Zola déposée le long du Figaro, le 18 janvier dernier. J'ai souvent parlé de ce gros individu, et quelques-uns de mes articles ont assez retenti pour que les gens littéraires ne puissent ignorer la nature de mes sentiments. Mais je suis tellement copieux quand il s'agit de ce << solitaire >> qui veut présentement nous la faire au sanglier, qu'il me semble toujours que je n'ai rien dit.

Comme tout le monde, j'avais lu le Figaro, et mon premier mouvement avait été de répondre par une engueulade confortable dans le Mercure. Aussitôt malheureusement, je calculai que le numéro de février, devant être imprimé déjà, ma prose ne pourrait être insérée que dans celui de mars, et l'énormité du retard me dégoûta.

Le cataplasme, cependant, m'était resté sur le coeur, et je me précipite, aujourd'hui, vers l'occasion de l'expulser.

Si Zola était écrivain, -- ce que Dieu, j'en conviens, aurait pu permettre -- une ou deux pages lui eussent amplement suffi, depuis longtemps, pour empiler toute sa sécrétion intellectuelle. La petite couillonnade positiviste dont il s'est fait le Gaudissart n'est vraiment pas une Somme philosophique très encombrante et peut aisément s'abriter sous n'importe quoi. Les quatre cents lignes nauséeuses que le Figaro nous étala, se réduisent en fin de compte à la trouvaille peu transcendante, à la truffe modeste que voici : Tout écrivain qui ne gagne pas d'argent est un raté. Je défie qu'on trouve autre chose.

Pauvre Verlaine au tombeau ! Dire pourtant que c'est lui qui nous a valu cette cacade ! Pauvre grand poète évadé enfin de sa guenille de tribulation et de péché, c'est lui que le répugnant auteur des Rougon-Macquart, enragé de se sentir conchié des jeunes, a voulu choisir pour se l'opposer démonstrativement à lui même, afin qu'éclatassent les supériorités infinies du sale négoce de la vacherie littéraire sur la Poésie des Séraphins. Il a tenu à piaffer, à promener toute sa sonnaille de brute autour du cercueil de cet indigent qui avait crié merci dans les plus beaux vers du monde.

<< -- Te voilà donc une bonne fois enterré ! semble-t-il dire. Ce n'est vraiment pas trop tôt. À côté de toi, je ressemblais à un vidangeur et mes vingt volumes tombaient des mains des adolescents lorsqu'ils entendaient tes vers. Mais, à cette heure, je triomphe. Je suis de fer, moi, je suis de granit, je ne me soûle jamais, je gagne quatre cent mille francs par an, et je me fous des pauvres. Qu'on le sache bien, que tous les peuples en soient informés, je me fous absolument des pauvres et c'est très bien fait qu'ils crèvent dans l'ignominie. La force, la justice, la gloire solide, la vraie noblesse, l'indépassable grandeur, c'est d'être riche. Alors seulement on est un maître et on a le droit d'être admiré. Vive mon argent, vivent mes tripes et bran pour la Poésie ! Je suis le plus adorable génie des siècles >>.

Si on pouvait douter que Verlaine ait été véritablement le plus haut poète contemporain, le porphyrogénète et l'enfant-roi de la Poésie égaré parmi les crapules, quel témoignage plus certain que cette rage du richissime potentat des mufles ?

Admirons le flair de cet incomestible pourceau. On a pu braire des lamentations sur la charogne du fils Dumas ou de tels autres bonzes du succès facile, sans qu'il intervînt. La fin prochaine du glabre Coppée ne le troublera pas davantage. Ceux-là ne le gênent ni ne le condamnent. Mais Verlaine, c'est autre chose.

Il s'élance alors comme un proprio furibond sur un locataire malheureux qui déménagerait à la cloche de bois.

<< -- Un instant, gueule-t-il, vous oubliez qu'il y a Moi et que je suis Moi et que tout ici appartient à Moi. Le garno littéraire est mon exclusive propriété, et je ne laisserai rien sortir. Je suis un travailleur, MOI ! j'ai vendu beaucoup de merde, j'en ai fait encore plus, et je vitupère les rêveurs qui ne paient pas leur loyer.

Ayant été infiniment plus cochon qu'aucun homme ne l'avait jamais été, ayant avili, avec un succès incomparable, tout ce qui pouvait être avili, je veux qu'on reconnaisse en moi le patron, le chef absolu, le calife, et j'en appelle à toute la racaille bourgeoise dont les suffrages m'ont exalté. Je suis l'Unique, et c'est un désordre insoutenable que quelqu'un soit admiré sans mon ordre ou ma permission >>.

C'est la qualité des suffrages que subodore infailliblement Zola. Il a un instinct de vieux Juif pour discerner la bonne monnaie d'avec la mauvaise, que, pour son compte, il reçoit toujours et dont il est forcé de se contenter. Les raisons, très soigneusement dissimulées, de sa fureur, apparaissent, malgré lui, dans l'ostentation de ses << Haines >>. Quoi qu'il fasse, il se sent goujat, et il est inconsolable de ne traîner derrière lui qu'une goujate multitude.

Verlaine raté ! Barbey d'Aurevilly raté ! Villiers de l'Isle-Adam raté ! Il y en a peut-être un quatrième dont le nom est à l'extrémité de sa plume, mais il ne l'écrira pas, parce que le titulaire est encore vivant et que cela pourrait lui faire un bout de réclame. Parbleu ! ceux-là régnèrent et règnent encore, sans argent, sur l'aristocratie de la jeunesse que dégoûte le mercantilisme populacier du croquant de lettres. Et voilà ce qui ne se pardonne pas.

Tout de même, avouons-le, c'est une chose un peu stupéfiante que le dédain de ce compilateur assommant et malpropre pour de tels artistes. J'ai connu surtout d'Aurevilly, dans l'intimité de qui j'eus l'honneur de vivre plus de vingt ans, et je me rappelle l'espèce d'agonie du très haut et très magnanime écrivain, quand ses fonctions de critique l'obligeaient à lire un roman de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fosse d'aisances, ne fût-ce qu'une heure, un quart d'heure, une minute même, qui lui semblerait les siècles des siècles !

Et maintenant, cher monsieur, vous allez me demander sans doute comment il est possible, malgré tout, que Zola ait commis la gaffe d'un article aussi insolent et aussi grotesque. Mon Dieu ! la réponse est simple. Zola est un sot. Porté par le caprice de la Fortune à une situation littéraire inouïe, il est devenu, par excellence, le << mime >> de cette déesse, suivant l'expression de Juvénal. Demain ou après-de-l'Isle-Adam raté ! Il y en peut-être un quatrième main, peut-être, elle le précipitera dans un abîme d'ordures. Mais le malheureux qui eût pu être un honnête savetier de plume et que son élévation prodigieuse a complètement soûlé, ne s'en doute guère et se croit certain d'avoir conquis, pour l'éternité, son scandaleux triomphe.

Mesurant son propre mérite à la toise de son succès, selon la méthode des bourgeois dont il est le jus de viande le plus concentré, mais, comme eux, trop faible pour porter une prospérité colossale, il en est venu à se croire l'Oracle, le Père des lumières, le Parangon de l'entendement, et la notion du ridicule, si elle exista jamais en lui, s'est anéantie.

Que penser d'un pontife, oublié comme une vieille chaussette, quand on enterrait Verlaine, et qui, furieux des éloges un peu tardifs prodigués à ce grand lyrique, pousse l'insoupçon de la rigolade jusqu'à pleurailler ceci :

Eh ! quoi vraiment, parmi les maîtres de notre jeunesse, rien que des foudroyés, des inconnus et dés incomplets ? (Verlaine, Barbey, d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam). Pas un homme qui ait eu quelque chose à dire à la foule et que la foule ait entendu ? (Zola, par exemple). Pas un homme aux idées vastes et claires, dont l'oeuvre se soit imposée avec la toute-puissance de la vérité, éclatante comme le soleil ? (Idem). Pas un homme sain, fort, heureux, etc. Vraiment, cela est bien extraordinaire, ce choix exclusif des génies malades. À maîtres inconnus qui NE SE VENDENT PAS, disciples obscurs, excusés de ne pas se vendre. Pour moi, le solitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans son oeuvre (Il y a quelqu'un !) libre de toute influence et qui ne fait littérairement que ce qu'il veut, inébranlable sous les injures.

Inébranlable sous les injures, je le veux bien. Le dernier cheval de fiacre en dirait autant, s'il était doué de la parole et il le dirait peut-être en meilleur style. Se vendre ou ne pas se vendre, tel est le monologue de cet Hamlet. Je crois très fort qu'il n'y a que deux choses qui pourraient agir sur Zola : la trique ou le manque d'argent. Riche et bien portant, le drôle est inexpugnable.

Nous n'avons pas même le bénéfice de son étonnante sottise, trop dense pour être comique. Cette sottise est tout le secret de l'effroyable ennui de ses livres, où nul ne put jamais découvrir un seul trait de cette aimable bonhomie française qui fait pardonner jusqu'au pédantisme et qui peut même, quelquefois, faire oublier un instant les plus salopes entreprises contre l'âme humaine -- pour laquelle Jésus est mort et qui vit éternellement.

Sans date. [Vers cette époque et pour l'unique fois de ma vie, je me vis forcé d'accepter le travail de mise en ordre et en français du journal de route d'un commis-voyageur transatlantique. Inutile d'ajouter que je fus complètement roulé. Cette besogne, intitulée Sous les Tropiques, devait être publiée en volume avec cette préface qui sera révélatrice pour quelques personnes bienveillantes, inexactement informées de mes vilenies].

Oui, Mesdames et Messieurs, je suis un voyageur de commerce et même un commis-voyageur, comme on disait du temps de Balzac. Je le déclare, non sans faste et sans délices. Je suis commis-voyageur, comme on est artiste ou cyclope, général ou toréador, et j'ose me flatter de n'être pas absolument le dernier des caporaux dans l'armée toujours active de ces agiles conquérants de l'univers. Qui pourrait me faire un crime de n'être pas étranger au secret orgueil d'avoir dompté la Cordillière, foulé la Pampa, bravé les fusillades et les mitraillades en permanence dans toutes les villes en feu de l'Amérique du Sud, de Pernambouc à Buenos-Ayres, de Buenos-Ayres à Valparaiso, de Valparaiso à Guayaquil et de Guayaquil à Panama, dans le pacifique dessein d'assurer du fil aux Brésiliennes et aux Patagones ou de parer de nos soieries les plus rares, les beautés somptueuses du Pérou et de l'Équateur ?

Ah ! je l'avoue, plus d'une fois je fus tenté de me prendre pour un héros, et il m'est arrivé de gémir sur la désolante petitesse de ce globe où Juvénal témoigne qu'Alexandre le Grand ne trouvait pas le moyen de respirer. Mon Dieu ! oui, j'eusse aimé à escalader le firmament, à négocier dans la Lune, à créer des tournées dans Mars ou dans Jupiter, à étonner de mes offres le mélancolique Saturne, à populariser quelques-unes de nos maisons de nouveautés jusque dans le lointain Neptune.

Réduit à la circonférence médiocre de notre planète, je me suis appliqué du moins à noter attentivement mes impressions ou observations d'une plume candide arrachée avec douceur à l'aile symbolique du pied de Mercure.

Le public jugera-t-il exorbitante cette ambition d'un représentant de commerce qui, non satisfait d'obséder l'Orient et l'Occident de ses échantillons, pousse l'audace professionnelle jusqu'à étaler, sous forme d'essai littéraire, l'outrecuidant avis de la présence d'un rayon de nouveautés dans la chevelure flamboyante d'Apollon ? Pourquoi pas ? Je me suis laissé dire que la littérature -- comme autrefois l'empire de Byzance -- était tellement avilie que tout le monde pouvait y prétendre, et la plus ombrageuse critique ne m'interdit pas d'espérer que je suis au niveau de tout le monde.

Qu'importe ? d'ailleurs, si mon livre, fût-il écrit en thibétain ou botocudos et parût-il excogité par une vache du Brahmapoutre dont la queue serait demeurée aux mains d'un sectateur expirant de Çakya-Mouni, -- ah ! oui, vraiment, qu'importe ? si, tout de même, il est utile à quelques-uns et s'il peut avancer du pas d'un insecte, le triomphe universel de notre industrie.

Mars

26. -- Lettre d'un très jeune homme riche, marseillais et bien promis aux lettres, me déclarant qu'il est protestant, mais que << la religion importe peu >>. Encore un qui ne marche pas dans l'Absolu. Annonce de sa visite prochaine. Il sera bien reçu s'il me vante les beautés du protestantisme !

Avril

4. -- Visite du très jeune homme qui déjeune chez nous. Engloutissement par ce penseur de quelques provisions très maigres sur lesquelles on comptait pour subsister demain. Il est juste assez bien élevé pour ne pas parler de son protestantisme, mais il nous entretient avec un tact provençal, de ses voyages en Angleterre et de l'agréable confort de sa vie.

5. -- Dimanche de Pâques. Commencement d'un nouveau carême plus rigoureux.

8. -- << Faut-il que Dieu m'aime pour que cette faveur de vous rencontrer m'ait été donnée ! >> Lettre d'un autre Marseillais moins jeune, ami du précèdent [et appelé à devenir, quelques mois plus tard, le plus somptueux de mes lâcheurs].

Mai

20. -- Je suis forcé, ce matin, de conduire notre petite Véronique chez un ami, pour que cette enfant puisse manger.

30. -- Mise en vente de la Chevalière de la Mort, rééditée par le Mercure de France. C'est mon premier volume depuis les Histoires désobligeantes.

Juin

3. -- Aujourd'hui, fête de sainte Clotilde, ma chère Jeanne, passant rue d'Amsterdam, a été tout à coup enveloppée d'un énorme jet de vapeur brûlante et de flammes sorti d'une chaudière d'asphalte, qui l'a rendue invisible une seconde. C'était de quoi tuer plusieurs hommes, et les témoins la croyaient morte. Elle n'a eu aucun mal et s'en est allée, profondément amoureuse de Dieu. Le Miracle est simple comme la Substance.

10. -- Dédicace de la Chevalière à l'excellent artiste Marcel Schwob, qui m'a envoyé sa Croisade des enfants : << J'en ai deux tout petits qui sont allés à Jérusalem, et je vous aime pour avoir conté leur pélerinage, Domine infantium, libera me >>.

12. -- Repris aujourd'hui la Femme pauvre interrompue et quasi abandonnée depuis 91. Il fallait le torrent de douleurs, l'incroyable saturation de colères et d'amertumes qui a rempli l'intervalle.

19. -- Reçu en deux heures trois lettres d'un seul imbécile. Il est vrai que c'est un imbécile de Marseille et même un avocat. J'ai de ce jeune fantoche mentionné plus haut, 8 avril, une masse de lettres peu écrites que je garde comme la collection documentaire la plus précieuse pour une Psychologie du Pharisien que j'écrirai.

23. -- Un bout d'article sur la Chevalière, destiné au Journal et non publié, m'est envoyé en épreuves par Jean Lorrain m'informant d'une consigne qui ne permet à personne de parler de moi. Le drôle, heureux d'avoir à me faire une telle communication et qui n'a peut-être écrit ces quelques lignes que pour qu'on les refusât, se venge ainsi de ma dédicace : à Jean Lorrain qui est un bien joli monsieur. << Comme l'homme n'existe pas, dit-il, je déchire la dédicace >>. Une question de SEXE élevée par Jean Lorrain ? Ce serait énorme.

Juillet

24. -- Edmond de Goncourt est mort, je ne sais plus quel jour, laissant six mille francs de rente à chacun des écrivains qui allaient régulièrement chez lui le dimanche et qui, par conséquent, étaient les seuls écrivains. Au temps du Chat noir, j'aurais appelé cela << les dernières plumes d'un vieux dindon >>. Académie décemvirale dont Huysmans est le doyen ou le président.

Août

23. -- J'attendais de l'argent, Dieu sait avec quelle violence de désir ! Le facteur m'apporte une lettre recommandée que j'ouvre en criant de volupté. C'est le portrait de cette charogne de Wagner que de Groux m'envoie de Bayreuth, où il est captif de son logeur qu'il ne peut payer.

24. -- Travail impossible. À force de peines, la tête ne fonctionne plus et le coeur est vide. Mon art me harasse. Je suis si las d'interroger ou de combiner << les signes qui ne donnent pas la vie ! >>

Septembre

24. -- Lâchage de mon petit avocat marseillais. Son truc mérite d'être proposé. Exaspérer un homme à force d'insolences jusqu'à le forcer à répondre violemment. Alors, écrire une lettre de rupture d'une dignité insurpassable. On a ce qu'on mérite, je l'ai beaucoup dit. Pourquoi ai-je si facilement accordé le pied d'égalité à tant de petits bonshommes qu'il aurait fallu laisser sur mon empeigne ? Celui-là s'estimait mon supérieur et ne dédaignait pas de m'arroser de ses conseils. Voir, sur ce précieux garçon, le Mendiant ingrat, note de la page 412.

Octobre

Premier. -- Lettre à de Groux, toujours à Bruxelles. Je lui suggère de noter, chaque jour, les vilenies ou les sottises belges qu'il observera, en vue d'une brochure que nous signerions tous deux et dont le titre serait : L'annexion de la France à la Belgique.

5. -- Ignoble folie des fêtes franco-russes. Toute la France est sous la botte du jeune Tsar. Ça nous met loin de la Moskowa et même de Sébastopol.

7. -- Forcé de courir à l'autre extrémité de Paris, je suis puni durement de n'avoir pas suivi le conseil qui m'était donné de prendre le chemin de fer de Ceinture. Je trouve un mur de cinq cent mille hommes qui barre Paris dans son milieu, comme à l'enterrement de Victor Hugo. Me voilà noyé deux heures dans la foule, souffrant d'un pied malade, au comble de l'indignation. Le Tsar a passé tout près de moi avec toute la chie-en-lit, sans que je pusse l'apercevoir, tant la haie de viande patriote était compacte entre moi et cet avorton.

On revenait de l'Académie française où le Moscovite perspicace, persuadé, comme tous les étrangers instruits, que les Académiciens font quelque chose, avait commandé une séance de dictionnaire. Le vieux Coppée, investi du premier rôle dans cette farce, a été admis à baiser la main de la Tsarine ! C'est effrayant de songer à ce qu'il y a de liquide sous une France républicaine.

Entendu le cri : Vive Hanotaux ! qui est bien certainement le cri le plus étonnant du siècle.

Alliance franco-russe. Ab aquilone pandetur malum super omnes habitatores terræ (Jérém. 1, 14).

13. -- A Mme de P. :

Madame, vous êtes parfaitement gracieuse d'avoir bien voulu m'écrire et en de tels termes. Mais j'en suis heureux surtout pour ma chère femme qui me charge de vous exprimer sa gratitude. Songez que, depuis huit ans que Dieu l'a placée sur mon chemin, elle n'entend et ne lit que des malédictions ou des paroles dédaigneuses à l'adresse de son mari.

Or je venais d'écrire un nouveau chapitre de la Femme pauvre qui l'avait transportée. Une fois de plus, elle s'était indignée de l'injustice exceptionnelle, inexplicable humainement, dont je suis victime. Votre lettre a été pour elle une sensation exquise, un rafraîchissement délicieux.

Vous comprendrez sans doute, Madame, le sentiment d'équité qui me fait vous parler ainsi du premier coup de l'admirable compagne à qui je dois de n'être pas mort. Dès le premier jour, me voyant pauvre, exténué de chagrins, près de succomber, elle a tout quitté. Elle croyait voir en moi de la grandeur et voulut me sauver à tout prix. Nous avons souffert ensemble à peu près tout ce qu'on peut souffrir, et notre vie, en si peu d'années, a été un tel poème de douleur qu'il nous suffit de regarder en arrière pour pleurer ensemble.

Enfin c'est pour elle surtout que j'écris, c'est son intuition merveilleuse qui me guide, et si je mérite les louanges extraordinaires dont vous m'honorez, c'est qu'il m'est donné souvent de traduire avec bonheur ses idées ou ses sentiments.

18. -- Au très jeune homme dont il fut parlé plus haut, 26 mars et 4 avril :

Qui non est mecum contra me est. Si vous << n'avez jamais été mon ami >>, ce que j'ignorais la dernière fois que je vous ai vu, vous êtes nécessairement mon ennemi, aussi bien que M. de Saint-J. dont vous épousez les sentiments. Il est donc inutile de m'écrire désormais. Mon temps est précieux. Je vous ai fait l'honneur de vous recevoir à ma table. Plein de gratitude, vous vous êtes honoré vous-même en me faisant hommage de quelques vêtements, sans la facture. Nous voilà quittes.

La lettre de M. de Saint-J. est d'une rare hypocrisie. Il ne veut pas me rendre ma correspondance, dit-il, pas même les deux lettres dont il fut comblé par ma femme. Ceci est d'un beau goujatisme marseillais. Je comprends maintenant la quittance qu'il m'a envoyée. Il voulait acheter ainsi mes autographes. Bonne combinaison commerciale. Il y a des gens qui les ont payés plus cher, même dans le monde juif. Mais voilà. Je tiens à rester son débiteur, et je lui renvoie son papier en deux morceaux.

Au surplus, dites à ce monsieur que je suis parfaitement sûr qu'il abusera de mes lettres autant qu'il pourra s'il ne l'a déjà fait. J'ajoute, pour finir, que je garde les siennes jusqu'au jour où il aura opéré la restitution que j'exige, fort en vain sans doute, car ce n'est pas précisément à un gentilhomme que j'ai affaire. Les lettres de M. de Saint-J. sont peu précieuses, il est vrai, l'auteur n'étant pas doué. Mais elles peuvent être utiles à un romancier et surtout à un proscrit ayant à se défendre contre beaucoup d'ennemis ignobles.

À Henry de Groux :

Mon cher Henry. Quoique nous soyons loin de Noël, je pense qu'il ne faudrait pas attendre un jour de plus pour saigner les bêtes. Dites à notre ami qu'il est temps de tuer tous les cochons qu'il peut avoir sous la main. La chair savoureuse de ces animaux est extrêmement demandée et attendue, chaque jour, avec une impatience que vous ne pouvez concevoir.

20. -- Carte postale d'Henry de Groux, illustrée d'un très beau pourceau. Il est plein de bonne volonté (Henry de Groux), mais il n'a pas de bêtes sous la main à l'instant même. Il paraît qu'il y a très peu de cochons en Belgique.

30. -- Après une démarche douloureuse et sans résultat, je m'aperçois, en redescendant un escalier qui me semble celui de l'abîme, que j'ai perdu un bijou de peu de valeur, mais précieux par le souvenir. Ayant invoqué désespérément saint Antoine de Padoue, l'objet fragile et intact m'est aussitôt montré par terre, en un endroit où cinquante personne passent par minute. C'est comme si Dieu me disait : << Ne crains rien, je suis avec toi. >>

Novembre

6. -- À un médecin de banlieue :

Cher monsieur, j'ai reçu hier soir votre note, avec toute la résignation qu'on peut attendre d'un homme qui vient de payer difficilement son terme. C'est vrai qu'il y a un an déjà, j'en suis confondu. Il est vrai aussi que le temps passe très vite, même quand on ne s'amuse pas. Je reconnais donc volontiers qu'il serait juste de vous satisfaire, et je m'y prépare courageusement. Mais je m'étonne du prix de 5 francs par visite. Ce taux ne me semble pas du tout exagéré pour les dignes commerçants retirés des affaires après avoir vendu à faux poids pendant vingt ans ou pour les anciens domestiques devenus propriétaires ou notables du Grand Montrouge ; mais je pense qu'un artiste devrait être traité avec moins de rigueur.

10. -- Le célèbre bibliophile Edmond Deman consent à éditer le Mendiant ingrat. De Groux l'a beaucoup sollicité, relancé, persécuté, non sans violence parfois. Ils ont failli se prendre aux cheveux, ce qui eût donné à celui des deux qui n'est pas peintre un incontestable avantage. Mais enfin Deman s'exécute, ma foi ! très noblement, à tel point qu'il m'expédie, par mandat télégraphique et avant livraison du manuscrit, deux cents francs sur mes droits d'auteur. Par mandat télégraphique ! Les anges rapides qui voient la misère et la douleur savent sur quelles portes éblouissantes ces deux humbles mots sont écrits.

18. -- Fragment d'une lettre à un très malheureux homme :

J'arrive maintenant à votre << hydrostatique >>. Vous me parlez d'une mer où les riches vont en yachts, où les humbles rament sur des barques, où enfin les pauvres nagent ou se noient. Eh ! bien, mon cher ami, ce n'est pas ça du tout, et je ne veux appartenir à aucune de ces trois catégories.

Vous savez ce que mon admirable femme est pour moi. Voici donc ses propres paroles à la lecture de ce passage de votre lettre : << Notre ami se trompe. Il oublie que les Amis de Dieu marchent sur l'eau >>.

29 -- Au Dr Coumétou, Paris-Montrouge :

Mon cher docteur et ami, ne vous dérangez pas pour moi. Léon Bloy, dit Caïn Marchenoir, est radicalement guéri, et sa guérison a commencé trois heures environ après votre visite. Ainsi s'est réalisée << l'exception >> peu probable dont vous m'offrîtes l'espoir incrédulement. Moi j'y ai cru tout de suite, et c'est pour cela que j'ai été guéri. La Foi, c'est l'accomplissement même, Fides substantia rerum sperandarum. Les médecins dignes de ce nom ne sont, en somme, que des espèces d'exorcistes, puisqu'ils opèrent par suggestion.

Exorcistes, sans le savoir, oh ! bien entendu. Mais pourquoi ne seriez-vous pas un de ceux-là, surtout lorsque vous exercez votre pouvoir sur un client tel que moi ?

J'ajoute ceci. Il y a des médecins dont la seule présence tue les malades, c'est connu. À leur aspect, l'affection de simplement hostile devient enragée. Il en est d'autres, semblables à vous, qui n'ont qu'à se montrer pour que le mal prenne la fuite. Espèce de prodige qui n'est réfutable ni vérifiable par le moyen d'aucune expérimentation physiologique. Cela se passe dans le monde spirituel et invisible, hors duquel il n'y a que des conjectures et des fantômes.

30 -- Au capitaine Bigand-Kaire, dédicataire de la Femme pauvre inachevée, lequel s'agite déjà pour préparer à ce livre de la publicité et de la réclame :

Je vous en supplie, mon cher ami, laissez là vos démarches. Comment est-il possible que vous ne compreniez pas que je ne dois être présenté par personne ? Ce serait monstrueux. Et cette habileté de débutant, loin de me servir, comme vous pensez, me crèverait indubitablement.

À quoi me serviraient des années de souffrances effroyables procurées par une attitude qui n'a pas changé un seul jour et qui est mon unique raison d'être, si, à mon âge de cinquante ans et pour le plus important de mes livres, je dois quémander le suffrage d'un inférieur ou solliciter des frontispices dont le meilleur ne vaudrait certes pas la fière nudité d'une couverture d'éditeur ? Rodin ! le faux génie, adoré -- prenez-y garde -- de tout le monde et de l'atelier de qui je suis sorti comblé d'ennui et même légèrement pénétré d'horreur ! y pensez-vous ?

Un beau et grand livre, je le crois du moins, vous est dédié. Au nom de Dieu, ne vous mettez pas en peine du reste. Les hommes ne peuvent rien pour moi. Rien.

Décembre

Premier. -- Lettre remarquable de mon nouvel éditeur :

<< Décidément je ne vous demanderai pas de changer un mot à cet angoissant journal. Comment pourriez-vous y consentir ? Votre vie a ressemblé peu à celle des autres, et vous devez sentir et parler autrement qu'eux. J'estime, au surplus, que ma mission est simplement d'éditer le moins mal possible la pensée de l'auteur. Je me ferais scrupule de sortir de ce rôle et de souhaiter que vous faussiez, ne fût-ce que par omission, ce que -- sincèrement -- vous jugez devoir être dit.

Edmond Deman >>.

17. -- Demande de secours à un ami de Bruxelles :

L'année a été rude comme tant d'autres. Recherche atroce du pain de chaque jour, courses horribles, démarches vaines, expédients douloureux, enfin temps perdu et travaux sans cesse ajournés ou interrompus. La Femme pauvre devait être livrée à l'éditeur en octobre, puis en novembre, puis en décembre et maintenant, bien qu'à force de peine et de labeur cette oeuvre touche à sa fin, je ne peux espérer d'être prêt avant les premiers jours de février. Encore faudrait-il que les six semaines qui nous séparent de cette époque ne fussent pas gaspillées cruellement.

Le moment paraît unique. D'un côté la Femme pauvre, le plus important de mes livres, l'oeuvre de ma pleine maturité, attendue avec impatience et curiosité par beaucoup de gens, m'assure-t-on, devant paraître au printemps. D'autre part, le Mendiant ingrat, journal de ma vie qui ressemble à très peu de vies, je vous en réponds, longue plainte agressive et vengeresse qu'aucun libraire parisien n'osait publier et qui sera éditée â Bruxelles, vers la même époque, par M. Deman.

Sentez-vous, cher monsieur, l'importance pour moi de la publication simultanée de ces deux livres ? Mais il faut qu'on m'aide. Pour l'amour de Dieu ou pour l'amour de l'art, faites quelque chose.

1897

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Janvier

Premier. -- Reçu 500 francs de l'ami imploré le 17 décembre.

2. -- J'apprends que la détermination de cet homme a été l'effet d'une lettre véhémente d'Henry de Groux. [L'effort, d'ailleurs, n'a pas été renouvelé. J'ai su, deux ans plus tard, que mon bienfaiteur fut guéri soudainement de tout besoin de me venir en aide le jour où il apprit que mon catholicisme était autre chose qu'une attitude littéraire.]

Pour ne rien changer à un certain ordre établi, le Mercure de France veut supposer que l'Académie française, composée de quarante membres, et l'Académie de Goncourt, formée de dix, s'entendent pour ramener à quarante le chiffre total des Immortels, d'où cette question : Quels sont les dix Académiciens à éliminer ? Ma réponse :

Je vote pour l'élimination totale de l'un et l'autre paquet. À peine excepterais-je M. Victor Cherbuliez qui sait le suisse et J.-K. Huysmans qui écrit assez proprement le hollandais.

Il y a aussi Paul Bourget. Mais depuis qu'on l'a fait duc de Broglie, il m'épouvante.

7. -- Reçu article d'un monsieur sur la Chevalière de la Mort. II est dit que ce livre est << dément, hystérique, ordurier >>. Ce n'est pas si loin qu'on pourrait croire de ce jeune Suisse qui me conseillait, en 92, d'écrire pour << les jeunes filles nobles >>. (Voir le Mendiant ingrat, p. 91.)

8. -- Mon cher monsieur Deman, je suis un peu humilié d'avoir été devancé par vous. J'allais précisément vous annoncer la nouvelle dont vous me félicitez. J'avais écrit à Marlier que je connaissais déjà et qui m'envoya 500 francs, l'année dernière, en paiement d'un autographe commandé. Je l'avais prié de m'aider à finir mon roman. C'est à cette prière qu'a répondu son nouvel envoi de même somme.

Certes jamais argent ne vint plus à propos. J'ai donc fait violence à mon ingratitude coutumière, et j'ai immédiatement remercié aussi bien que j'ai pu.

Cependant je vous dois, à vous, toute la vérité. Il aurait fallu le double pour que ma chienne d'existence fût équilibrée tant bien que mal jusqu'à l'achèvement de la Femme pauvre et du Mendiant. Fournisseurs et propriétaires ont déjà presque tout avalé. Vous savez comment je vis. Pas un centime de revenu et ma plume seule pour subsister. Je ne peux raisonnablement compter que sur Dieu et sur les hommes, connus ou inconnus, dont Dieu dispose le coeur pour moi. Dans une telle situation, qui implique le miracle continuel, il est trop évident qu'un secours faible est toujours dévoré d'avance. Mon cher Deman, abusez de votre situation à Bruxelles. Quêtez pour moi. Vous le savez, il m'est tout à fait égal de passer pour un mendiant, puisque j'ai la ressource de l'ingratitude.

12. -- Chapitre XV, deuxième partie de la Femme pauvre. Essai de caricature grandiose.

21. -- Un souffle de mort a passé sur notre maison.

25. -- Remarqué, au verset 14, chapitre IX des Actes, le gérondif << alligandi >>, qui donne tout saint Paul. Hic habet potestatem ALLIGANDI omnes.

30. -- Jour triste comme tous les jours de notre vieille misère. On peut vivre à peu près aujourd'hui, mais aujourd'hui seulement. Puis, des échéances du démon. Et il faut travailler avec cela !

Février

18. -- L'historien de Naundorff, Otto Friedrichs, perdu de vue depuis des années, m'écrit que le Roi du Fumier des Lys a cessé de faire la noce -- si on peut dire que le pauvre homme l'ait jamais faite -- et qu'il serait équitable de ne pas rééditer cet opuscule formant appendice à la Chevalière de la Mort. J'en conviens sans difficulté et je le prie de venir. Qui sait si, par lui, je ne pourrais pas trouver les fonds nécessaires à la confection d'un livre sur Naundorff ? Depuis des années, je songe à cet incomparable drame.

19. -- Achevé le chapitre XXIII, deuxième partie de la Femme pauvre. J'avoue m'estimer autant pour ce morceau que Napoléon pour la grande manoeuvre de Ratisbonne, dont il se disait si fier.

20. -- À l'occasion des affaires de Crète, le loyal serviteur du sultan et de quelques autres potentats, Hanotaux, est universellement conspué. Quelle injustice ! Comme si Gabriel était un homme de génie et comme s'il était moins salaud que la procession !

Lettre d'un propriétaire de province qui me parle du divin Maître, en se demandant à lui-même s'il ne doit pas jeter dans la rue de très pauvres gens pour qui je l'ai imploré.

27. -- Quelle idée magnifique pour le chapitre XXVI ! L'incendie de l'Opéra-Comique, transposé en délire d'amour divin dans l'âme de Clotilde ! J'y ai travaillé cette nuit avec ivresse.

Mars

2. -- Fin de la Femme pauvre.

-- Vous devez être bien malheureuse, ma pauvre femme, lui disait un prêtre qui l'avait vue tout en larmes devant le Saint Sacrement exposé et qui, par chance, était un vrai prêtre.

-- Je suis parfaitement heureuse, répondit-elle. On n'entre pas dans le Paradis demain, ni après- demain, ni dans dix ans, on y entre aujourd'hui, quand est pauvre et crucifié.

-- Hodie mecum eris in Paradiso, murmura le prêtre qui s'en alla, bouleversé d'amour.

On me dit que cet endroit est irrésistible. À la condition d'être chrétien, j'imagine, et d'avoir besoin du Paradis.

3. -- Visite d'Otto Friedrichs à qui plaît l'idée d'un livre de moi sur Naundorff. Il promet de chercher immédiatement les fonds.

9. -- Naissance de Madeleine, ma seconde fille. L'Homme étant immortel, chaque naissance est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieu, sur le Paradis, sur l'Enfer, sur l'Irrévocable, sur l'Irréparable, sur l'Absolu. Je me suis amusé à constater que notre petite Madeleine est née à neuf heures et demie du matin, sous l'influence directe de Saturne et au déclin de Jupiter. Que ces démons soient éternellement confondus !

10. -- À Henri Provins, auteur du Dernier Roi légitime de France, deux volumes qu'il vient de m'envoyer avec une lettre d'encouragement :

Monsieur, j'ai reçu ce matin, en même temps que vos lignes si obligeantes, les deux volumes que vous avez bien voulu m'envoyer. Notre ami Friedrichs m'avait informé hier de votre adhésion généreuse à notre projet. Dieu fasse qu'il se réalise. Il y a plus de dix ans que j'y songe.

Il est temps de parler aux âmes. Jusqu'à ce jour, il me semble qu'on ne s'est adressé qu'aux intelligences et la cause de Louis XVII est désormais suffisamment instruite. Il faut maintenant qu'un artiste indépendant et fort fasse entrer dans les coeurs cette vision de magnificence morale et de douleur. Je ne sais rien de plus grand dans ce siècle ni dans aucun siècle.

J'ai osé rêver d'être cet artiste, cet écrivain. Vos expressions me prouvent que vous ne me jugez pas trop téméraire. Vous savez peut-être que ma situation d'écrivain est parfaitement unique.

(Ici un historique exact, mais trop servi).

J'ai eu le salaire que je pouvais attendre. On m'a calomnié tant qu'on a pu, on m'a fait endurer la plus dure misère. Enfin on a assassiné deux de mes enfants. Cependant on n'a pas pu me démolir et le livre qui va paraître fera bien voir que je suis vivant. Si j'avais voulu faire de la prostitution comme tant d'autres, je serais riche, c'est bien certain, et je n'aurais pas besoin qu'on me vînt en aide. Il est vrai que je ne songerais guère à Louis XVII, qui fut un mendiant sublime.

11. -- Baptême de notre petite Madeleine. Parrain et marraine, deux agonisants. [La marraine a été enterrée deux ans plus tard. Le parrain, Henry de Groux, n'a pas été enterré. Une nuit d'été de 1900, il égorgea sa pauvre âme qui se traînait à ses pieds en sanglotant ; mais lui-même paraît vivre encore. J'écris ceci le 15 septembre 1903.]

13. -- Enquête du Spectateur catholique d'Anvers. Au directeur :

Monsieur, puisque je suis à vos yeux un << penseur européen >> et que vous m'accablez de l'honneur d'une consultation, voici, en aussi peu de mots que possible, ma réponse à vos trois questions :

I. Les Nations chrétiennes sont-elles solidaires les unes des autres ?

-- Assurément et incontestablement. Elles sont solidaires du même crétinisme, du même goujatisme, de la même lâcheté, de la même férocité, de la même avarice, de la même bicyclette et de la même ignominie.

II. Les intérêts de la civilisation chrétienne peuvent-ils être sacrifiés au souci de maintenir la paix à tout prix ?

-- La question ainsi posée est absolument inintelligible. Mais peu importe. Je suis, avant tout, pour la barbarie chrétienne.

III. Y a-t-il deux morales, une morale de l'individu et une morale de l'État ?

-- Il n'y en a plus aucune.

14. -- À Henry de Groux :

Au nom de ce même Dieu dont je parle sans cesse, ne vous emballez pas trop sur les Grecs. Il n'y a pas au monde un peuple moins intéressant, et tout le bruit qu'on fait autour d'eux n'est qu'une vile blague. Je refuse absolument de compatir à ces schismatiques, habitants d'une terre vouée, depuis trois mille ans, à tous les démons, et dont les ancêtres au moyen âge ont fait rater toutes les Croisades. Leur histoire n'est qu'une traînée de pourriture et de sang.

L'attitude actuelle de l'Europe est parfaitement infâme, sans doute ; mais ne remarquez-vous pas que tout ce potin grec est surtout en vue de faire oublier l'Arménie, dont l'épouvantable massacre n'a ému aucun de nos chevaleresques étudiants, qui parlent aujourd'hui de se faire tuer pour la Grèce et qui seraient fort embêtés si on les prenait au mot ?

Pourtant, savez-vous ce que c'est que l'Arménie ? C'est le pays le plus mystérieux du monde, le lieu choisi pour la Réconciliation. C'est là que le déluge prit fin et que recommença la multiplication humaine.

Depuis une dizaine de siècles, au moins, il n'y a jamais eu qu'une Question d'Orient, question à triple face et à triple tour. Extermination ou du moins expulsion des Musulmans, extermination des Grecs et conquête du Saint-Sépulcre. Tout le reste est imbécillité ou mensonge.

Mais que penser de ce Pape qui s'occupe de politique parlementaire pendant qu'on débite par petits morceaux deux ou trois cent mille chrétiens en Arménie ? Ah ! il faut avoir une foi robuste et ne vraiment compter que sur Dieu !

20. -- Henri Provins, mécontent du Fumier des Lys qu'il vient de lire, ne veut plus m'aider à faire mon livre sur Louis XVII. Réponse :

Monsieur, j'interromps la lecture de votre très intéressant ouvrage pour répondre à la lettre bien imprévue que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. C'est à l'occasion du Fumier des Lys que j'ai renoué connaissance avec Friedrichs, perdu de vue depuis longtemps. Lui aussi m'exprima, mais d'une tout autre manière, son mécontentement, me priant de ne pas rééditer ce petit pamphlet dont il me montrait l'injustice. Sur-le-champ je lui répondis, en substance, que j'y consentais volontiers, et que je le priais de venir me voir, ayant à lui faire une communication dont il apprécierait l'importance. Il vint en effet chez moi et je l'entretins de mon projet, ancien déjà, d'un livre sur Louis XVII, projet que les difficultés d'une existence exceptionnellement malheureuse ne m'avait pas permis de réaliser.

La question se posait ainsi. Tout ce qui pouvait être écrit pour démontrer que le fils de Louis XVI n'est pas mort au Temple, mais que son effrayante vie s'est prolongée jusqu'en 1845, a été écrit par vous, Friedrichs, et par d'autres, et il n'y a plus à y revenir. Nul plus que moi n'est persuadé du fait de la survivance, nul autant que moi n'est pénétré de la beauté surnaturelle de ce mystère de propitiation et d'iniquité. Je crois même qu'il est difficile de s'exprimer à cet égard, avec plus de force que je ne l'ai fait précisément dans le Fumier des Lys.

Mais voici une suite bien incontestable de ce mystère. C'est l'indifférence de la multitude. Le fait de l'évasion et de la vie errante de Louis XVII, avec toutes ses conséquences historiques, est et demeure, aujourd'hui comme il y a cinquante ans, le secret d'un petit groupe que ses prétentions politiques exposent à l'hostilité de tous les partis et que certaines individualités ont compromis ou compromettent horriblement.

Or il est profondément injuste et partant contraire à la gloire de Dieu, qu'une grande chose qu'il a voulue, soit inconnue ou méprisée. Existe-t-il un moyen, un expédient pour que cela change ? c'est-à-dire pour que la grandiose misère de Louis XVII soit authentiquement, notoirement et universellement restituée à l'histoire ? Je n'en connais qu'un, mais j'y ai confiance.

Supposez, disais-je à mon visiteur, qu'un romancier vigoureux, connaissant cette merveilleuse histoire, l'eût dramatisée à sa manière. Elle serait depuis longtemps connue et des sympathies sans nombre eussent été l'effet certain d'une pareille révélation. L'imagination est l'arc de triomphe du coeur de l'homme. C'est aussi une porte que les artistes seuls peuvent ouvrir. Si donc vous me croyez tel, voici l'occasion. Je viens précisément d'achever une oeuvre qui me tenait captif. Pourquoi ne profiterais-je pas de ce loisir pour entreprendre, avec votre secours et celui de vos amis, le seul livre qui manque encore à la cause de Louis XVII ? Seulement ce secours est indispensable. Vous avez bien compris, n'est-ce pas, Henri Provins ? que je ne demandais pas un salaire, ni une aumône, mais uniquement le moyen matériel de faire un livre.

Friedrichs me répondit avec une grande simplicité qu'il trouvait cela très juste et me donna à entendre qu'une telle ouverture lui plaisait fort. Il me promit, en conséquence, de faire les démarches nécessaires. Pour ce qui est du Fumier des Lys, ce fut un point réglé d'avance, qu'il n'y avait pas à revenir sur ce sujet et que j'aurais uniquement en vue de réhabiliter la mémoire du grand Infortuné sans me préoccuper le moins du monde de sa descendance. Quelques jours après, il m'informa qu'il s'était assuré de votre adhésion, et je vous écrivis d'une manière que je croyais suffisamment explicite. J'étais donc fort éloigné de prévoir le scrupule qui vous arrête aujourd'hui.

Vous me dites que vous croyez à la solidarité, à la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables, au rachat par le sang. Assurément il est impossible d'être chrétien sans y croire, et j'ai écrit plusieurs volumes pour ne dire que cela. Mais vous ajoutez qu'il y a de la témérité à prétendre que les Bourbons soient à jamais rejetés. Hélas ! je crains qu'il n'y ait une grande imprudence à prétendre qu'ils ne le soient pas. Les catholiques sont, en conscience, tenus de croire aussi à I'Infaillibilité papale, et il est bien incontestable que le sacre de Napoléon par Pie VII est un fait historique en même temps qu'un acte vraiment papal, prenez y garde ! un acte intéressant la discipline, sinon de l'Église, au moins de la chrétienté.

Vous dites encore que Louis XVII aurait du mourir au Temple, si sa race avait été rejetée. Et pourquoi ? Il me semble, au contraire, que la destinée terrible de ce prince errant et malheureux est bien plus concluante que n'eût été sa mort obscure à l'âge de dix ans, et qu'on voit ainsi mille fois mieux la main de Dieu sur une race qui a tout fait, depuis l'Édit de Nantes et la légitimation des bâtards, pour détruire la foi chrétienne dans le royaume très chrétien.

Certes, la dynastie napoléonienne ne paraît pas moins rejetée et pour des crimes du même genre, car il n'y a pas une grande variété de prévarications parmi ceux qui règnent sur la terre. Faudrait-il en conclure que Napoléon IV est mort nécessairement au Zoulouland ? Celui-là aussi a son acte de décès légal autant que britannique, et je voudrais bien savoir quel est l'homme d'État qui oserait le contresigner en toute sûreté de conscience.

Au surplus, monsieur, je suis convaincu très profondément que les démocraties ne sont pas plus viables aujourd'hui que les monarchies et qu'au fond tout est rejeté, parce que nous touchons à une époque mystérieuse où Dieu veut agir tout seul comme il lui plaira. J'ai dit cela, répondant d'avance à votre objection, à plusieurs endroits de la Chevalière de la Mort, et mon nouveau livre eût été une occasion meilleure de le dire.

Ah ! oui, ce livre, je l'avais rêvé pour la Gloire de Dieu exclusivement. Vous pouvez en croire un écrivain pauvre qui accepta les pires souffrances pour la vérité et la justice. Celui qui repose dans le cimetière de Delft m'aurait compris, lui qui ne voulait pas être roi et qui ne réclamait à la France que le droit de porter le nom de son père. J'avais rêvé de montrer, dans la lumière d'une affirmation absolue et irréfragable, la magnificence inouïe de ce Pénitent écrasé sous les péchés de sa race et souffrant par elle tout ce que l'homme peut souffrir. Que dire encore ? J'avais rêvé de le montrer tout accablé de ces Lys de France qui ne sont pas un vain symbole et préfigurant ainsi les gestes à venir du Dieu terrible, dans la tribulation excessive de ce fardeau.

Oui, je crois que c'eût été grand, et je ne veux pas encore y renoncer. Si ceux qui m'ont fait espérer leur concours se dérobent, Dieu y pourvoira. S'il faut souffrir encore pour cela, j'y consens, ayant, d'ailleurs, passé ma vie à souffrir. Ne vous mettez donc plus en peine de moi, monsieur, et veuillez recevoir...

22. -- Appris la mort de Rodolphe Salis, l'avaleur de sabres littéraires et artistiques, le triste rodomont qu'il plut à Dieu de mettre au commencement de mes écritures, comme un avis paternel du néant de ce terrible labour. Le << cabaretier gentilhomme >> de mon invention, enrichi aux dépens de quarante artistes pauvres exploités par lui, est allé crever misérablement au bord d'un crachat, sans avoir pu jouir, une heure, de son opulence. J'ai la sensation de quelque chose de maudit qui croule au loin derrière moi.

23. -- Continuation des ennuis avec Henri Provins, qui semble n'avoir rien compris à ma dernière lettre et qui m'écrit d'une manière obscure et peu aimable. Il est obsédé de la pensée que je tiens à déshonorer son Prince. Je suis forcé de renouveler l'assurance très formelle et très solennelle de ne pas toucher à ce pauvre Charles XI, qui règne, en Hollande, sur une quinzaine de partisans dispersés.

24. -- Idiotie. Depuis trois jours ou plutôt trois nuits, bien que nous soyons au temps de la pleine lune, impossible d'apercevoir cet astre. Il n'y a pourtant pas de nuages. Le limpide ciel est criblé d'étoiles, et je parais être seul à remarquer ce prodige. Vérification faite, il n'y a pas de prodige. La lune se lève tard et se montre peu.

26. -- Fin des obstacles. Friedrichs me donne l'argent recueilli jusqu'à ce jour pour la main-d'oeuvre du futur livre sur Naundorff.

27. -- Au médecin de banlieue du 6 novembre :

En vérité, mon cher monsieur, il est impossible d'être plus médecin de Montrouge. Voici donc l'argent que vous me réclamez et que je vous envoie sans plus attendre, non à cause de la carte insolente que vous avez glissée hier dans ma boîte, en sonnant avec frénésie, mais uniquement parce qu'il se trouve que votre gracieuse humeur s'est manifestée juste au moment où j'étais en mesure de vous satisfaire.

Je vous aurais donné 500 francs de bien meilleur coeur que je ne vous donne cette faible somme, si, lorsque vous fûtes appelé à soigner ma femme, vous aviez avoué humblement que son mal vous déconcertait et qu'au lieu de commencer un traitement dont il fallut, à grand'peine, arrêter l'effet pernicieux, vous eussiez loyalement et du premier coup déclaré votre impuissance. Mais je pense qu'il n'y a pas de médecin capable de cette humilité-là.

31 -- À la suite d'une rosserie de prêtre, ayant eu l'occasion de consulter le missel, je trouve ceci à l'office du jour, 4e férie après le dimanche de Lætare : Lutum fecit ex sputo Dominus : et linivit oculos meos : et abii, et lavi, et vidi, et credidi Deo. C'est comme cela que Dieu fait ses prêtres, avec de la boue et du crachat. Cela suffit pour la guérison des ophthalmies et des cécités.

Lectures sur Naundorff. Bibliographie copieuse, mais uniforme. Historiquement, Otto Friedrichs, d'abord, et Henri Provins, beaucoup plus tard, ont peu laissé à glaner. À l'exception de quelques pages, telles que Le Droit du Passé, de l'admirable Villiers de l'Isle-Adam, opuscule perdu au milieu d'un volume de contes, tout le reste est à peu près identique dans la niaiserie ou le rabâchage déclamatoire. L'infortune, à déchausser l'imagination, du Vagabond dépossédé eût été presque supportable sans l'opprobre littéraire. Et pour que cet opprobre fût à la mesure qui convenait, il a fallu que le plus misérable écrivain naundorffiste fut Naundorff lui-même. Depuis quelques jours, je lis chez Friedrichs la correspondance manuscrite du fils de Louis XVI avec les siens. C'est épouvantable.

[Jugement trop dur. Friedrichs publie aujourd'hui, -- chez Daragon -- la Correspondance intime et inédite de Louis XVII, dont le premier volume, que j'ai sous les yeux, modifie beaucoup mon impression d'il y a huit ans. Quand le second aura paru, je me réserve de revenir sur ce sujet, consciencieusement. -- 3 mai 1904, en corrigeant les épreuves du présent Journal.]

Avril

14. -- Lettre peu intelligible d'un petit jeune homme qui semble demander un autographe en forme de préface à relier avec une Tentation de Saint Antoine. Il voudrait savoir mon prix. Cela vient de Marseille. Défions-nous.

Monsieur, comme je suppose qu'il s'agit du livre de Flaubert et que je serais désolé de vous contraindre à mobiliser << vos finances >>, voici << de ma main >> et pour RIEN, la préface que vous me demandez avec tant de tact :

La TENTATION DE SAINT ANTOINE par Gustave Flaubert est un des livres les plus sots et les plus abjects dont s'honore la littérature contemporaine.

Agréez,

Léon Bloy.

15. -- Pour me consoler de Naundorff, entrepris la lecture de la Vie d'Anne-Catherine-Emmerich, par le P. Schmoeger, trois volumes traduits de l'allemand, que je viens d'acquérir enfin, l'ayant désirée longtemps. Je ne connais pas de livre plus beau et plus ignoré. S'il était lu de vingt personnes par diocèse, Dieu changerait la face du monde.

Mai

3. -- Excessive difficulté de se comporter avec un pauvre imbécile qui est malheureusement le parrain de notre petite Véronique. On ne sait pas ce que c'est que les imbéciles. Comment expliquer leur besoin, après des années d'humilité, de devenir tout à coup des téméraires, de tirer le glaive, d'accompagner Spartacus dans le Picenum ?

5. -- Incendie du Bazar de Charité. Un grand nombre de belles dames ont été carbonisées, hier soir, en moins d'une demi-heure. Non pro mundo rogo dit le Seigneur. Admirable sottise de Coppée. << Elles s'étaient réunies pour faire le bien >>, écrit-il. Tout le monde, bien entendu, accuse Dieu.

8. -- L'agitation au sujet de l'incendie continue. Songez donc ! Des personnes si riches, en toilettes de gala et qui avaient leurs voitures à la porte ! Leurs voitures éternellement inutiles ! Tout ça pour l'amour des pauvres. Oui, tout ça. Quand on est riche, c'est qu'on aime les pauvres. Les belles toilettes sont la récompense de l'amour qu'on a pour la pauvreté. Et voilà qui condamne l'Évangile. Le Nonce du pape était venu bénir la Truie qui file, un instant avant le feu. Il était à peine sorti que cela commençait : Judex tremebundus ante januam.

9. -- À mon ami André R. :

Pour exaspérer les Imbéciles.

Vous me demandez << quelques mots >> sur la récente catastrophe. J'y consens d'autant plus volontiers que je souffre de ne pouvoir crier ce que je pense.

J'espère, mon cher André, ne pas vous scandaliser en vous disant qu'à la lecture des premières nouvelles de cet événement épouvantable, j'ai eu la sensation nette et délicieuse, d'un poids immense dont on aurait délivré mon coeur. Le petit nombre des victimes, il est vrai, limitait ma joie.

Enfin, me disais-je tout de même, enfin ! ENFIN ! voilà donc un commencement de justice.

Ce mot de Bazar accolé à celui de CHARITE ! Le Nom terrible et brûlant de Dieu réduit à la condition de génitif de cet immonde vocable !!!

Dans ce bazar donc, des enseignes empruntées à des caboulots, à des bordels, À la Truie qui file, par exemple ; des prêtres, des religieuses circulant dans ce pince-cul aristocratique et y traînant de pauvres êtres innocents !

Et le Nonce du Pape venant bénir tout ça !

Ah ! mon ami, quelle brochure à écrire ! L'incendiaire du Bazar de Charité.

Tant que le Nonce du Pape n'avait pas donné sa bénédiction aux belles toilettes, les délicates et voluptueuses carcasses que couvraient ces belles toilettes ne pouvaient pas prendre la forme noire et horribles de leurs âmes. Jusqu'à ce moment, il n'y avait aucun danger.

Mais la bénédiction, la Bénédiction, indiciblement sacrilège de celui qui représentait le Vicaire de Jésus-Christ et par conséquent Jésus-Christ lui-même, a été où elle va toujours, c'est-à-dire au FEU, qui est l'habitacle rugissant et vagabond de l'Esprit-Saint.

Alors, immédiatement, le Feu a été déchaîné, et TOUT EST RENTRÉ DANS L'ORDRE.

Te autem faciente eleemosynam, nesciat sinistra tua quid faciat dextera tua : Ut sit eleemosyna tua IN ABSCONDITO (Matth., VI, 3 et 4).

-- Vous vous êtes joliment fichue de cette Parole, n'est-ce pas ? belle Madame, et vous avez voulu exactement le contraire. Eh ! bien, voilà. Il y avait justement un pauvre qui avait très faim, à qui nul ne donnait et qui était le plus affamé des pauvres. Ce pauvre c'était le Feu. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ en a eu pitié, il lui a envoyé sa bénédiction par le domestique de son Vicaire et, alors vous lui avez fait l'aumône somptueuse et tout à fait manifeste de vos savoureuses entrailles. Pour ce qui est de votre << droite >> et de votre << gauche >>, soyez tranquille. La Parole s'accomplira au point que même vos larbins superbes et damasquinés ne parviendront pas à les distinguer l'une de l'autre et qu'il faudra attendre pour cela jusqu'à la Résurrection des Morts.

Cum facis eleemosynam, noli tuba canere ante te, sicut hypocritæ faciunt in synagogis, et in vicis, ut honorificentur ab hominibus. Amen dico vobis, receperunt mercedem suam (Matth., VI, 2).

-- Elle n'est pas non plus pour toi cette Parole. n'est-ce pas, marquise ? Tout le monde sait que l'Évangile fut écrit pour la canaille, et tu aurais joliment reçu Celui qui aurait osé te conseiller de vendre in abscondito tes << trompettes >> et tes falbalas pour le soulagement des malheureux ! Mais, tout de même, tu recevras << ta récompense >> et, demain matin, ô vicomtesse, on vous ramassera à la pelle, avec vos bijoux et votre or fondus, dans les immondices.

Ce qu'il y a d'affolant, de détraquant, de désespérant, ce n'est pas la catastrophe elle-même, qui est en réalité peu de chose auprès de la catastrophe arménienne, par exemple, dont nul, parmi ce beau monde, ne songeait à s'affliger.

Non, c'est le spectacle véritablement monstrueux de l'hypocrisie universelle. C'est de voir tout ce qui tient une plume mentir effrontément aux autres et à soi-même. Enfin, et surtout, c'est le mépris immense et tranquille de tous à peu près sans exception, pour ce que Dieu dit et ce que Dieu fait.

Le caractère spécial et les circonstances de cet événement, sa promptitude foudroyante, presque inconcevable, qui a rendu impossible tout secours et dont il y a peu d'exemples depuis de Feu du Ciel, l'aspect uniforme des cadavres sur qui le Symbole de la Charité s'est acharné avec une sorte de rage divine, comme s'il s'agissait de venger une prévarication sans nom, tout cela pourtant était assez clair.

Tout cela avait la marque bien indéniable d'un châtiment et d'autant plus que des innocents étaient frappés avec des coupables, ce qui est l'empreinte biblique des Cinq Doigts de la Main Divine.

Cette pensée si naturelle : Dieu frappe, donc il frappe avec justice, ne s'est présentée à l'esprit de personne, ou, si elle s'est présentée, elle a été écartée immédiatement avec horreur.

Ah ! s'il s'était agi d'une population de mineurs, gens aux mains sales, on aurait peut-être vu plus clair, les yeux étant beaucoup moins remplis de larmes. Mais, des duchesses ou des banquières qui << s'étaient réunies pour faire le bien >>, comme l'a positivement dit le généreux gaga François Coppée, songez donc, chère Madame !

De son autorité plénière, le journal La Croix a canonisé les victimes. Rappelant Jeanne d'Arc (!!!) dont c'était à peu près l'anniversaire, l'excellent eunuque des antichambres désirables, le P. Bailly, a parlé de ce << bûcher où les lys de la pureté ont été mêlés aux roses de la charité >>.

J'imagine que les chastes lys et les tendres roses auraient bien voulu pouvoir ficher le camp, fût-ce au prix de n'importe quel genre de prostitution ou de cruauté, et je me suis laissé dire que les plus vigoureuses d'entre ces fleurs ne dédaignèrent pas d'assommer les plus faibles qui faisaient obstacle à leur fuite.

<< Chacun pour soi, Madame ! >> Ce mot a été entendu. C'était peut-être la Truie qui filait.

Pour revenir à La Croix, ne vous semble-t-il pas, André, que ce genre de blasphème, cette sentimentalité démoniaque appelle une nouvelle catastrophe, comme certaines substances attirent la foudre ? On ne fait pas joujou avec les formes saintes, et c'est à faire peur de galvauder ainsi le nom de Charité, qui est le Nom même de la Troisième Personne Divine.

Voilà, cher ami, tout ce que je peux vous dire de cet incendie. Je vous remercie de m'avoir donné ainsi l'occasion de me dégonfler un peu. J'en avais besoin.

Attendez-vous, d'ailleurs, et préparez-vous à de bien autres catastrophes auprès desquelles celle du Bazar infâme semblera bénigne. La fin du siècle est proche, et je sais que le monde est menacé comme jamais il ne le fut. Je dois vous l'avoir déjà dit, puisque je le dis à qui veut l'entendre ; mais, en ce moment, je vous le dis avec plus de force et vous prie de vous en souvenir.

Erit enim tunc tribulatio magna, qualis non fuit ab initio mundi usque modo, neque fiet Orate (Matth., XXIV, 21).

Je vous embrasse en attendant.

10. -- À un très malheureux homme :

Mon cher Marcel, j'apprends que vous êtes souffrant et triste et que vous vous plaignez de ne pouvoir prier. Si vraiment vous ne pouvez pas prier, ne priez pas, mais dites souvent le Nom de Jésus, rien que ces deux syllabes qui ont une vertu mystérieuse, et vous serez secouru. Je vous l'affirme sur l'honneur de Dieu. J'ai prié, j'ai communié pour vous. Mais, que puis-je, si vous ne vous aidez pas vous-même ? Courage, mon ami. N'oubliez pas que vous avez été racheté comme les autres.

19. -- Encore une enquête. On ne me rate jamais. Une revue veut savoir ce que je pense du cléricalisme :

<< Cléricalisme >> est un mot vague et lâche, une pourriture de mot que je rejette avec dégoût.

Si on veut entendre par là le Catholicisme romain, c'est-à-dire l'unique forme religieuse, voici ma réponse bien nette aux trois questions :

I. Je suis pour la Théocratie absolue, telle qu'elle est affirmée dans la Bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

II. Je pense que l'Église doit tenir en main les Deux Glaives, le Spirituel et le Temporel, que tout lui appartient, les âmes et les corps, et qu'en dehors d'Elle il ne peut y avoir de salut ni pour les individus ni pour les sociétés.

III. Enfin j'estime qu'il est outrageant pour la raison humaine de mettre en question des principes aussi élémentaires.

Ce soir, comme Jeanne mettait la petite Madeleine dans mes bras, je lui ai fait remarquer combien il est profitable de porter près de son coeur un de ces innocents. C'est comme si on portait des reliques de martyr.

24. -- Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. Mise en vente de la Femme pauvre.

28. -- Visite désastreuse au Bon Marché où on m'avait chargé d'acquérir divers objets. J'en sors fumant de colère, spirans minarum et cædis, ayant engueulé plusieurs personnes. Le contact de cette foule m'est absolument odieux et détermine en moi la tristesse la plus orageuse. Je ne peux plus du tout supporter le Monde.

30. -- À Octave Mirbeau :

Un de mes amis, le capitaine Bigand-Kaire, m'apprend que vous voulez bien parler de mon nouveau livre, La Femme Pauvre, en plein Journal. Il ne pouvait me donner une nouvelle plus agréable, et je pense que toute expression de gratitude vous semblerait un peu banale.

Vivant à l'écart, plein de mépris pour le monde et n'ayant rien épousé de lui, j'ai eu l'honneur longuement, profondément de savourer l'hostilité universelle. Quoi de plus juste ?

Il eût été révoltant qu'une pareille façon ne me valût pas le renom d'un raté, d'une crapule, d'un assassin disponible, d'un lâche, d'un sodomite, enfin et surtout d'un mendiant immonde, puisque je suis pauvre. J'ai donc vécu sur cette légende, mal, il est vrai.

Un jour, il y a trois ans, quelques chevaliers de l'écritoire réussirent à me faire perdre la situation qui était mon unique ressource. Deux de mes enfants en sont morts. Ce compte sera réglé, -- non par ma plume.

Je vous envoie, en même temps que cette lettre, un exemplaire de mon livre et un doux pamphlet qui vous amusera peut-être. Vous comprendrez que l'auteur de ces choses et de plusieurs autres du même genre ne peut pas être de ceux qui demandent des articles aux confrères. Il a fallu, certes ! que Bigand prît cela sur lui ! Il a réussi chez vous, Dieu soit loué ! Vous paraissez aimer la Justice pour laquelle je meurs depuis dix ans. L'occasion n'est pas banale et vous ne chercherez pas en vain le coeur du réprouvé quand vous chercherez son coeur.

Une page au moins de la Femme pauvre fut écrite pour vous. C'est la page 311-12, quand je raconte mes propres funérailles sous le pseudonyme autobiographique et presque célèbre de Caïn Marchenoir. Oui, à cet endroit-là, j'ai pensé à vous, Mirbeau, avec un peu d'amertume, je le confesse, mais non pas, peut-être, sans espérance, j'ose l'avouer.

Juin

2. -- Arrivée d'Henry de Groux avec sa femme et sa petite fille. Hospitalité à cette famille.

3. -- Rencontré Rosny sur la plate-forme d'un tramway. Récent chevalier de la Légion et imbécile peu caché dans le prépuce d'un membre de l'Académie Goncourt, il se montre, je ne sais pourquoi, très insolent, très goujat. J'ai pu désarmer de Groux qui mourait d'envie de le gifler. À quoi bon ? Il y a deux Rosny, dont l'un n'a jamais été vu par personne. On ne sait qui est le décoré, qui est le membre, qui est le giflable. On ne sait pas quelle sale affaire on pourrait se mettre sur les bras.

7. -- La présence des de Groux dans la maison rend notre vie très difficile.

9. -- Carte de Lugné-Poé, à qui j'ai envoyé la Femme pauvre. Il me demande : pour son théâtre une pièce -- à moi !

13. -- Le Journal publie une fort belle chronique de Mirbeau sur la Femme pauvre ; mais à qui imputer l'insertion de cet article -- qui eût pu m'être si profitable -- le seul jour peut-être de toute l'année où les Parisiens ne lisent même pas leurs journaux, c'est-à-dire le jour du Grand Prix ?

À Octave Mirbeau :

Monsieur, je viens de lire votre généreux article et je ne veux pas attendre une heure pour vous remercier. La page 311 est glorieusement démentie. Vous remercier ! hélas ! comment le pourrais-je sans sottise ? Votre tempérament est trop analogue au mien pour que vous ne sentiez pas ce que votre vaillance a dû me faire éprouver.

Vous êtes le premier. Cela dit tout. J'ignore ce que vous avez risqué pour moi, car il n'y a pas de feuille plus hostile à Léon Bloy que le Journal, et tous les Xau de la boutique ont dû frémir. J'admire que vous ayez pu vous arranger de mon Absolu chrétien. Car enfin l'auteur de vos livres est séparé de moi par plusieurs abîmes. On a beaucoup parlé de mon orgueil parce que je suis un solitaire. Et comment pourrais-je ne pas être un solitaire ?

Vous avez très bien vu, du moins, que je ne suis pas de ce siècle, et je n'aurais pu le dire mieux. Ah ! certes, non, je n'en suis pas ! Je suis entré dans la vie littéraire à trente-huit ans, après une jeunesse effrayante et à la suite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipité d'une existence exclusivement contemplative. J'y suis entré comme un élu disgracié entrerait dans un enfer de boue et de ténèbres, flagellé par le Chérubin d'une nécessité implacable, Angelus Domini coarctans eum. À la vue de mes hideux compagnons nouveaux, l'horreur m'est sortie par tous les pores. Comment se pourrait-il que mes tentatives littéraires eussent été autre chose que des sanglots ou des hurlements ?

Il est possible que ma situation, uniformément épouvantable depuis treize ans, soit modifiée par votre article. Mais combien il aura fallu souffrir ! Enfin tout sera dit par moi dans le Mendiant ingrat, journal de quatre années de ma vie que va publier un éditeur belge, aucun trafiquant de papier sale n'ayant osé, à Paris, se charger d'un livre aussi dangereux. << Chaque chien aura son jour >>, dit le proverbe.

15. -- Premier effet agréable de l'article de Mirbeau. Edmond Lepelletier y répond dans L'Écho de Paris, sans éloquence, mais avec un rare discernement. Il informe son public [qui sera, un jour, le public de François Coppée,] que je suis un << crapaud visqueux et répugnant >>, un << drôle >>, un << être vil et plat >>, un << aliéné à la fois ridicule et méchant >>, un << pleutre >>, un << polisson >>, un << poltron >>, un << vomisseur d'injures >>, un << scribe de choses immondes >>. Rien de très inventé dans tout ça. Il y a quinze ans que ces choses s'impriment partout. Mais, chez Edmond, c'est si candide et il y a une telle dépense de bonne foi ! Exemple : << Sa pauvreté, d'ailleurs n'est que relative. (La pauvreté, de Léon Bloy, bien entendu). Il habite la villa d'une dame mûre et généreuse, là-bas, à Montrouge >>. J'ai failli en pleurer d'attendrissement.

Ma réponse immédiate : << Mon cher Edmond, grand'merci pour cette chaleureuse réclame ! >>.

Il a l'air aussi d'offrir à Mirbeau le choix entre la jean-foutrerie et le crétinisme pour avoir parlé de moi comme il l'a fait, allant même jusqu'à le menacer d'un combat.

Occasion pour Mirbeau d'offrir en retour à ce paladin quelques coups de pied au derrière en notifiant qu'il lui est vraiment impossible de croiser ce qu'on est convenu d'appeler le fer avec un adversaire dédaigné par Léon Bloy. Mais il faudrait que Mirbeau fût mon ami ou, du moins, un magnifique. Ce serait trop demander.

16. -- Un ancien ami, congédié pour avoir entrepris quelques saletés sur une jeune fille qui nous est confiée, se venge par une lettre où je suis traité de Judas (???)

20. -- De Groux déjeunant chez nous avec le capitaine Bigand-Kaire, dédicataire de la Femme pauvre, fait d'incroyables et vains efforts pour l'entraîner au carnage de Lepelletier. Pourquoi détruire cet insecte profitable ?

23. -- Article filial de Sévérine sur Jules Vallès, à propos de mon livre. -- << Un rude écrivain, tout de même ! -- Oui, père >>.

24. -- À Sévérine :

Madame, votre article est assurément ce que j'aurais pu ambitionner de plus flatteur, puisque vous avouez ne l'avoir écrit que sous la griffe et la dent du plus impérieux besoin de justice. Avoir pu vaincre en vous le ressentiment d'une << blessure atroce >> (quoique bien involontaire) jusqu'au point de vous faire éprouver pour moi << quelque chose de fraternel >>, certes, voilà une victoire qui n'est pas banale.

La chose la plus facile du monde, c'est d'être injuste. Quoi de plus simple cependant que de se demander si un homme qui risque ce que j'ai risqué et qui sacrifie ce que j'ai sacrifié, n'obéit pas, fût-ce en aveugle, à une consigne, à un ordre absolu de sa conscience, non moins impérieux que le sentiment supérieur auquel vous avez noblement cédé ? Cela paraît, en effet, très simple et d'une équité rudimentaire. Mais, en ce qui me concerne, peu de gens s'en sont avisés. Les âmes contemporaines pendent assez bas, croyons-nous, Madame, et le choix libre d'une existence épouvantable est une sorte d'idée gothique et lointaine qui n'obtient pas très facilement audience.

Il vous sera compté, Sévérine, de n'avoir vu en moi, malgré tout, ni un sot ni une âme vile, et d'avoir eu la vaillance de le dire. Cela vous sera grandement compté par Quelqu'un qui n'est pas les hommes, en vérité.

26. -- À Henri Provins, que la Femme pauvre a fort ému :

Cher monsieur, relisant votre dernière lettre en une heure d'angoisse, j'ai senti, ce matin, que j'avais mal fait de n'y pas répondre. Sans doute, au point de vue strict et banal de convenances mondaines, cette lettre ne comportait pas de réponse. Mais ce point de vue ne doit pas être celui d'un solitaire tel que moi, et il est bien certain que vos pages m'ont été bienfaisantes.

Bienfaisantes, en vérité. Songez que je suis réellement le protagoniste perpétuel de toutes mes fictions, que j'incarne exactement, au prix de quelles douleurs ! tous les souffrances, tous les saignants, tous les désolés que j'ai tenté de faire vivre en leur supposant mon âme. Cela d'une manière si complète, si absolue qu'il me faudra nécessairement, dussé-je en mourir, me transsubstantier, en Louis XVII pour arriver à le peindre.

Louis XVII ! Il faudra -- Dieu veut peut-être que ce soit le point culminant de ma carrière d'écrivain -- il faudra de toute nécessité, que je prenne mes tortures de père, de chrétien, d'artiste, que je ramasse en une fois les agonies de la misère, de l'humiliation, de la calomnie, les affres mortelles de cette vie de proscrit et de diffamé qui est la mienne, pour entrer dans l'âme effroyablement percée du douloureux prince. Il faudra que j'habite cette âme qui fut, sans doute, la plus solitaire des âmes, que j'y établisse ma demeure, que je fasse mienne, par l'affinité intuitive de mes propres souffrances, l'infortune absolument inégalable de cet homme à qui Dieu demanda de vivre dans l'obscurité, dans l'ignominie, dans le ridicule, avec le fardeau de quatorze siècles sur le coeur !

Vraiment je ne sais pas si je pourrai jamais dire la déconcertante et surnaturelle majesté d'un pareil destin, certainement unique. Tout ce qui pouvait être écrit pour élucider le point d'histoire l'a été par vous ou par d'autres. Il s'agit maintenant de faire pleurer, de faire sangloter, d'ouvrir les écluses de la compassion sur le malheur inouï de Louis XVII. C'est la tâche que j'ai entreprise. Que Dieu ait pitié de moi !

[Promesse qui n'a pas été tenue et qui ne pouvait pas l'être. J'ai fait ce qu'il m'a été donné de faire, et le Fils de Louis XVI, publié en 1900, n'est pas indigne d'un écrivain à qui ses ennemis eux-mêmes ont souvent accordé de la force et de la grandeur. Mais que voulez-vous ? Louis XVII était par trop inférieur à son infortune. Sa médiocrité excessive tuait la compassion. Octobre 1903.]

Je tenais surtout à vous dire combien votre lettre m'a été douce. Ma vie ne l'est pas. Souvent elle est plus que dure, et vous avez compris que les pages sombres de mon livre ne pouvaient pas être de l'invention. À une certaine profondeur, les gémissements et les sanglots ne s'inventent pas. Depuis longtemps je n'ai qu'à puiser dans mes souvenirs pour écrire les livres les plus douloureux. Comme tous les êtres épris d'Absolu, j'ai très peu d'amis. J'ai même autant d'ennemis que si j'étais un homme politique. Ayant eu l'occasion, autrefois, de dénoncer quelques turpitudes, il est conforme aux pratiques de ce monde que les plus vils goujats de plume s'arrogent le droit de me calomnier et de m'outrager chaque fois qu'ils pensent le pouvoir faire impunément. C'est pour cela que l'expression d'une sympathie vraie me paraît si délicieuse.

27. -- Départ soudain et mystérieux de la famille de Groux. Bienheureuse fin de cette détraquante hospitalité.

29. -- Lettre de Maeterlinck :

Monsieur, je viens de lire la Femme pauvre. C'est, je pense, la seule des oeuvres de ces jours où il y ait des marques évidentes de génie, si, par génie, l'on entend certains éclairs << en profondeur >> qui relient ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas et ce qu'on ne comprend pas encore à ce qu'on comprendra un jour. Au point de vue purement humain, on songe involontairement au Roi Lear, et on ne trouve pas d'autres points de repère dans les littératures. Croyez, Monsieur, à mon admiration très profonde.

Maurice Maeterlinck.

Juillet

Premier -- Le jubilé de la vieille gueuse Victoria, à Londres, m'empêche de toucher une pauvre somme horriblement nécessaire.

3. -- À Rachilde :

Rachilde, ma chère amie, décidément votre article est ce que j'ai eu de mieux jusqu'à ce jour. Vous avez vu plus loin et plus profond que les autres et vous avez eu la force incroyable, alors que tant de << bêtises >> vous sollicitaient, vous imploraient à deux genoux, de n'en écouter qu'une seule. Cela tient sans toute à ce que vous avez négligé de lire le chapitre central de mon livre (p. 141). Vous présentez ma Femme pauvre comme une femme honnête, hélas ! oubliant ou méconnaissant que j'ai écrit ce violent poème uniquement et précisément en haine des honnêtes femmes. Ça c'est une gaffe, avouez-le.

Cependant vous avez vu le reste. Je vous passe, bien entendu, le << joug d'une religion abominablement meurtrière >>, lieu commun emprunté à la riche collection de François Coppée et sans doute béni par votre cochon d'abbé Charbonnel. Il faut bien vous passer ça puisque vous êtes << impure et très imparfaite et que vous errez dans les ténèbres extérieures >>.

Je puis persuadé que vous m'avez lu avec toute l'humilité disponible, ce qui est la vraie posture pour apercevoir ce que n'aperçoivent pas les superbes.

Par exemple, je vous dois une vive reconnaissance pour m'avoir lavé de l' << épouvantable orgueil >> que me reprochent invariablement des juges qui ne savent pas le sens de ce mot. L'orgueil est, en effet, le seul vice dont il est impossible de se défendre sans ridicule. On peut se défendre d'avoir du génie, mais non d'être un orgueilleux. Je vous remercie d'y avoir pensé.

J'ai souvent voulu vous parler de vos livres à vous, Rachilde, et vraiment c'est trop difficile. Très-sincèrement, je ne sais que penser de vous. Si vous étiez sciemment une scélérate, parbleu ! Mais vous êtes une perverse ingénue, et j'avoue que cela me détraque. Vous allez aux ténèbres instinctivement, comme les plantes vont à la lumière. Vos livres n'ont même pas l'excuse de la viande, c'est épouvantable. J'avais cru et je m'étais dit que l'abomination froide de la Princesse des Ténèbres ne pouvait pas être dépassée. Erreur. Les Hors-Nature vont plus loin, et ils y vont comme je viens de le dire, sans viande, ainsi que des démons.

Alors, c'est bien simple, je ne connais pas votre limite, et vous me faites peur.

Voici tout ce que peut vous dire l'homme d'Absolu, le Chrétien. Ne vous êtes-vous jamais demandé ce que devaient produire sur certaines âmes vos horrible livres, malheureusement saturés d'Art ? Il vous plaît de déclarer que vous êtes une inconsciente et pacifique bestiole. Cependant j'ai cru voir en vous quelque chose comme de la bonté. Oh ! je peux me tromper, certes ! mais enfin, dans cette hypothèse, je n'arrive pas à concevoir que vous ne soyez jamais, fût-ce une seule heure, tourmentée par l'inquiétude.

Jeanne à Rachilde :

Madame, du fond de notre solitude, je vous envoie un merci pour avoir dit que mon mari est un homme de génie. Mais, croyez-le, nous sommes loin du désespoir. C'est le mot qu'on ne prononce jamais ici.

Je suis parfaitement sûre que Léon Bloy sait où il va, et je suis, par conséquent, parfaitement heureuse de le suivre. Vous cherchez l'Absolu à votre manière. Je suis donc avec vous, ne dussions-nous jamais nous rencontrer, car j'ai horreur de la médiocrité et j'aime ceux qui osent aller jusqu'au bout.

Je savais bien que vous sentiriez le surnaturel divin dans certaines pages de la Femme pauvre. Autrement, à quoi bon être avec le démon ? Comme vous devez vous ennuyer quelquefois ! Dans ces moments-là, Madame, croyez à ma très vive sympathie.

16. -- À un mandarin qui m'a envoyé 500 francs, mais dont les vues sont exclusivement humaines et qui m'écrit en même temps des choses très sages :

Cher monsieur, je reçois, ce matin, les 500 francs que vous voulez bien m'envoyer pour le service du Prince déshérité et par sympathie pour l'auteur non moins déshérité de la Femme pauvre. Je vous supplie, de pratiquer à mon égard cette charité profonde qui consiste à se demander ce que Dieu a donné à une de ses créatures et ce qu'il exige d'elle en retour. Pourquoi ne supposeriez-vous pas que ma vocation est peut-être unique ? Longtemps avant d'avoir écrit une seule ligne, j'avais compris que le sacrifice de tout bonheur terrestre m'était demandé et j'avais accompli ce sacrifice. Je recommande à votre attention les pages du Désespéré, de 179 à 184. Ce sont, je crois, les plus centrales de ce livre, celles qui expliquent tout, et c'est par ces pages que je répondais, dix ans à l'avance, à la lettre que vous venez de m'adresser.

Vous me jugez humainement sans prendre garde que je suis précisément hors de tous les points de vue humains et que c'est là toute ma force, mon unique force. La vérité bien nette et qui éclate dans tous mes livres, c'est que je n'écris que pour Dieu. Vous déplorez que je me sois mis dans une situation telle que je ne puis faire tout le bien qu'on serait en droit d'attendre de moi. Voyons, cher ami, qu'en savez-vous ? Vous me parlez des enseignements du christianisme, soit. Il est une chose que l'Église a toujours enseignée et qui est la doctrine de tous les saints, sans exception. C'est que le salut d'une seule âme importe plus que le soutien du corps de cent mille pauvres. Cela n'est pas défini en dogme ; mais c'est tellement lié à la Doctrine essentielle, à la Parole de Dieu, qu'il est impossible d'être chrétien si on en doute.

Eh ! bien, si le don d'écrire m'a été accordé, n'est-il pas infiniment plausible de conjecturer que j'ai surtout la mission d'agir sur les âmes ? Une telle mission est assurément bien étrangère à l'esprit du monde, de ce monde pour qui Jésus a dit formellement qu'il ne priait pas (non pro mundo rogo) et qui regarde les âmes comme moins que rien. Mais vous qui vivez dans ce monde infâme à la façon d'un étranger, puisque vous avez donné le meilleur de votre effort à une cause qu'il méprise, vous ne pouvez pas et vous ne devez pas ne pas me comprendre.

Voilà la deuxième fois que vous me reprochez le moyen âge comme si vous n'en étiez pas vous-même de ce Moyen Âge qui fut, après les Temps Apostoliques, la plus belle époque du monde. Une époque où on croyait, où on aimait jusqu'à en mourir, où on était fidèle jusque dans les supplices, où on se sacrifiait complètement, où le Corps et le Sang de Jésus-Christ passaient avant toutes choses. De quelle époque êtes-vous donc ou croyez-vous être lorsque vous donnez spontanément votre argent à un artiste proscrit, conspué de la multitude et qui vous est à peine connu, pour l'amour d'un prince malheureux que toute la terre a renié ? Ne vous en déplaise, vous êtes, à votre insu et en la manière qui vous est donnée, oui, vous êtes simplement un de ceux-là qui s'en allaient à la conquête du Saint-Sépulcre, et Dieu qui << reconnaît les siens >> saura vous reconnaître.

Vous dites, hélas ! ou plutôt celui que vous croyez être dit que << toutes les vérités ne sont pas toujours bonnes à imprimer >>. Quelles étranges vérités que celles qu'il faudrait cacher quelquefois ! Moi, je m'en tiens au praedicate super tecta de l'Évangile, et je me ferais brûler à petit feu plutôt que de taire une vérité.

Pour revenir au bien que j'aurais pu faire, n'est-ce rien que d'avoir arraché plusieurs âmes aux griffes de Luther, d'avoir donné des prêtres à l'Église et des épouses à Jésus- Christ, d'avoir consolé et réconcilié des agonisants et d'avoir enduré pour cela de volontaires souffrances ?

Ah ! ne me plaignez pas. Si ma vie avait été autre, si j'avais été un prudent, un modéré, un mesuré, que serais-je aujourd'hui ? Sans doute je gagnerais beaucoup d'argent et j'aurais l'admiration de MM. les Journalistes ; mais vous n'auriez jamais pu me connaître, me discerner dans la foule de ceux qui sont ainsi, et quelle raison pourriez-vous avoir de m'estimer ? De quel droit priveriez-vous les pauvres de ce que vous m'avez donné, si vous ne pensiez pas, au fond, que c'est précisément ce fou, ce lépreux, ce solitaire, qu'il faut aujourd'hui pour plaider l'impossible cause de Louis XVII et que c'est peut-être pour cela qu'il a tant souffert ?

23. -- Reçu des volumes d'Agénor de Gasparin (!!!). Annexion de ce cadeau à la petite bibliothèque de mes latrines. Ils vont y prendre contact avec des Bourget, des Renan, des Zola et des Anatole France.

24. -- Lettre imbécile et nauséeuse d'une calviniste en réponse à l'envoi de la Chevalière de la Mort. Elle me parle de la Bible, de la Saint-Barthélemy, des dangers de l'impureté, etc., et me donne des conseils.

25. -- Quand je disais qu'Edmond est mon bienfaiteur ! Lettre d'un inconnu :

Croiriez-vous que ce qui m'a incité à les connaître (vos livres), c'est une diatribe furieuse contre vous, d'Edmond Lepelletier, dans l'Écho de Paris. Le fait que ce fangeux imbécile rageât de la sorte m'a tout de suite fait deviner, derrière cette colère, une haute et puissante individualité. Je ne m'étais donc pas trompé. En attendant de vous voir, acceptez cette somme, je vous en supplie, au nom de vos enfants. Vingt-cinq louis ! Qu'est-ce que cela, aujourd'hui ?

Août

4. -- Les Iconoclastes. Tout un siècle effroyable du Bas-Empire, la plus tragique de toutes les histoires ? Que n'ai-je dix ans de moins ! Cela suffirait pour l'érudition. Toutefois les rentes de M. Schlumberger manqueraient encore. Car il faut des rentes aujourd'hui pour être historien, surtout de Byzance. Mais qu'est-ce que le plus beau récit en comparaison de l'empreinte des événements dans la Substance ? Il n'y a qu'une manière de lire l'histoire, c'est de mourir.

7. -- Commencé une neuvaine pour la Gloire de Dieu, au profit des morts.

À un ami :

Vous connaissez ma situation. Je vous l'ai assez montrée. Avant-hier encore, j'ai reçu de Dijon l'annonce gracieuse qu'on << fournira sur ma caisse un certain mandat à l'échéance du 15 courant >>. Ce style décourageant émane d'un très gros marchand de vins dont je suis débiteur depuis 1895, et qu'à cette époque je suppliai d'attendre indéfiniment, ma femme agonisant alors dans un hôpital, mon deuxième petit garçon, privé tout à coup de sa mère, étant sur le point de mourir, et moi-même en grand danger. Ce millionnaire ne peut plus attendre, paraît-il. De temps en temps, nous sommes avertis de la sorte que le passé dure toujours. Au fond, je n'ai pas d'autre ressource depuis longtemps que ma communion quotidienne qui me donnerait la force de marcher au milieu des flammes.

12. -- Apparition imprévue d'Henry de Groux, ayant laissé sa femme je ne sais où et revenant d'un lieu dont il paraît lui-même incertain. On l'installe comme on peut. Sa présence ramène un peu de désordre. Le pauvre diable va-t-il se remettre à nous faire souffrir ?

19. -- Reçu Durendal, revue belge d'une sottise excellente, qui publie à mon insu un de mes inédits dont j'avais autrefois donné le manuscrit à un jeune homme que je croyais mon ami. Publication inautorisée, défectueuse et préjudiciable autant que pourrait l'être l'acte de voler le pain des pauvres pour le jeter dans les lieux. L'auteur de cette vilenie est un petit avocaillon hollandais naturalisé belge ! par son crétin de père. Il est nommé, pages 45, 139, 172, 366 et 433 du Mendiant ingrat. Je désespère de rencontrer une famille plus complètement abjecte.

28. -- Bon article sur la Femme pauvre par Yves Berthou dans la Trève-Dieu, << revue d'Art et de littérature >>, publiée au Havre, tous les mois, avec des sous de misère. J'avais envoyé mon livre avec cette dédicace : << La Trève Jamais ! >> Il y a, dans cet excellent article, une phrase quelconque : << L'éloquence est le style courant de Léon Bloy >>. Inattentif, j'avais cru lire : << L'Espérance est le style, etc. >>, et j'avais poussé un immense cri d'admiration, hélas !

Septembre

6. -- À. André R. :

Votre carte de juillet contenait une interrogation à laquelle il faut que je réponde enfin.

<< Pourquoi, demandiez-vous, Jésus est-il appelé Homme et Fils de l'Homme, alors que les autres sont dits nés de la Femme ? >>

Réponse. Jésus étant d'une manière infiniment précise et mystérieuse le nouvel Adam, c'est-à- dire le VRAI ADAM, il est le seul, au sens absolu, à qui convienne le nom d'homme. Les autres, qu'ils se nomment Abraham, Moïse, saint Jean-Baptiste ou même Hanotaux, n'y ont droit que par participation, par filiation.

Or, si Jésus est le seul homme, le seul Adam, de quel homme ou de quel Adam peut-il être dit le fils sinon de Lui-même par qui tout a été fait ? Le Verbum Caro factum est une réitération du Factus est Home de la Genèse, de même que le Fiat mihi secundum verbum tuum de Marie correspond identiquement au Fiat lux qui ouvre le récit de la Création, de même encore que le Benedictus fructus ventris tui d'Elisabeth est l'accomplissement littéral du Benedictus fructus ventris tui de Moïse, parlant de la part de Dieu à la race élue, au chapitre XXVIII du Deutéronome. Etc., etc.

Ces concordances pourraient être multipliées à l'infini, car l'Esprit-Saint a toujours dit la même chose, -- j'ai passé ma vie à l'écrire -- ; toutes les paroles tiennent dans la seule Parole, tous les hommes dans le seul Homme, tous les êtres dans l'Être unique, et le plus accablant de tous les mystères c'est qu'au jugement universel annoncé dans saint Matthieu, Celui qui se dit lui-même le Fils de l'Homme ne pourra pas faire autre chose que de SE JUGER LUI-MÊME, dans sa Justice infinie, dans sa Miséricorde infinie, dans sa Solitude infinie. Ut sint UNUM sicut et nos UNUM sumus.

Quand je lis dans l'Évangile ces deux mots : Filius Hominis, je sais sans pouvoir comprendre, mais je sais absolument que je lis du même coup d'oeil, dans un raccourci effrayant, les 45 livres de l'Ancien Testament et les 27 du nouveau -- toutes les histoires, toutes les sciences, tous les mystères. Je sais, en même temps, que je suis un clairvoyant dans les plus épaisses ténèbres et un aveugle dans les éblouissements de la Lumière.

Mais savoir cela, mon cher André, le savoir vraiment, c'est assez déjà pour fondre de volupté comme la cire devant un brasier.

9. -- La présence d'Henry de Groux, venu avant-hier, produit son effet ordinaire. Trouble, paralysie, incapacité de travail, impuissance de me ressaisir. Amitié à faire peur.

12. -- Le visible est la trace des pas de l'Invisible.

13. -- Réponse à une dame extraordinaire qui me prie d'user de mon influence pour encourager son fils dans létude du Droit (!) :

Madame, bien que fort occupé, je ne veux pas vous faire attendre la réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Votre fils est, en effet, reçu dans notre maison depuis quelque temps, par ma femme et par moi, privilège qui n'est accordé qu'à un petit nombre, et il pourrait vous dire lui-même que son admission n'a pas été facile. Nous vivons en solitaires, exclusivement occupés de l'éducation de nos enfants, et de l'avancement spirituel de nos âmes, dans un mépris absolu du monde. Notre porte, facilement ouverte aux pauvres et aux humbles, est inexorablement fermée à tout ce qui pue la médiocrité ou l'argent. Si votre fils a été accueilli chez nous, c'est que nous avons discerné en lui une humilité véritable, un grand respect de nos sentiments et de nos personnes, une droiture parfaite, une distinction rare et une réelle supériorité d'intelligence. Mais nous l'avons accueilli surtout dans l'espoir de lui être utile. Or, en notre qualité de chrétiens, pour qui tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien, nous ne pouvons concevoir qu'une manière d'être utiles à un jeune homme tel que votre fils, c'est de lui faire partager notre horreur du monde en lui inspirant le désir d'une vie exclusivement consacrée, comme la nôtre, à ce qui ne doit pas finir.

C'est assez vous dire que je ne puis d'aucune manière entrer dans les vues que vous m'exposez. J'ignore si mon influence est aussi << considérable >> qu'il vous plaît de le dire. Mais en la supposant telle, je me garderais bien d'en abuser pour le déterminer au choix d'un état avant de savoir avec certitude quelle est sa vocation. En agissant d'une autre sorte, je me rendrais assurément très coupable, et votre fils aurait un jour le droit de m'accuser.

D'autre part, l'étude du droit, je le dis en passant, a peuplé la France de tant d'avocats ou de magistrats, et ces deux professions, honorables jadis, ont été, dans ce dernier siècle, si complètement déshonorées que je concevrais très bien qu'elles inspirassent à un jeune homme bien élevé une répugnance insurmontable.

Encore une fois, je refuse d'entrer dans des projets de famille où Dieu ne paraît pas avoir été consulté, car nous avons eu le chagrin de ne pas découvrir, dans votre lettre, la plus lointaine allusion aux choses divines, lesquelles pourtant devraient être, pour vous aussi bien que pour nous, l'unique et constant souci.

J'ajoute que la même réserve qui m'interdit d'encourager votre fils dans telle ou telle voie mondaine m'interdit également de l'en détourner. Vous n'avez donc rien à craindre à cet égard. Aussi longtemps qu'il voudra m'écouter et me croire, j'emploierai tout ce que je peux avoir de force persuasive à lui rappeler ses devoirs de chrétien, parmi lesquels se trouve le commandement d'honorer son père et sa mère.

18. -- Trouvé dans un article de journal, à propos de la dépopulation :

<< La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de FILS UNIQUES est destiné à périr >>. En lisant cela, nous avons cru entendre le Credo et il nous est venu pour la France un magnifique espoir.

29. -- À Henri Provins :

Louis XVII a été pour moi l'occasion d'une grande anxiété de coeur et d'esprit. Vous savez que j'avais le projet d'un roman, cette forme paraissant la plus artiste, la plus pénétrante. Mais je n'ai pas tardé à me trouver en présence de difficultés inouïes. Il s'agit d'un fait d'histoire ! -- qu'il importe de ne discréditer ou affaiblir par aucun article d'imagination. Je me bornerai donc au rôle d'explanateur historique ; j'irai droit devant moi, en pleurant, comme les semeurs sublimes du psaume, avec des affirmations aussi pressantes, aussi impérieuses que la Vérité de Dieu dans ses Prophètes et qui paraîtront aussi hautes que des montagnes.

30. -- Commencé l'Exégèse des Lieux communs [interrompue dès la 36e page et reprise seulement en 1901].

Octobre

9. -- Un pauvre vieillard, intentionnellement assassiné par son propriétaire impatient de visiter les armoires, est mort cette nuit vers une heure, à deux pas de nous. À ce moment nos deux enfants se sont réveillés, tellement on sentait passer la mort.

18. -- Entendu dans le sommeil : Jésus en croix était soutenu miraculeusement par les larmes de Marie qui étaient sa plus grande douleur. Il ne fallait pas moins que la plus grande douleur pour l'empêcher de mourir. -- Jeanne.

Novembre

2. -- Merveilleuse gredinerie du propriétaire assassin qui, ayant abusé de la situation lamentable d'une veuve paralytique ignorante et terrifiée, pour lui soutirer des signatures, la dévalise maintenant et la cambriole en sécurité sous l'oeil de la juste loi. De notre côté, impuissance et cauchemar. Ce démon [que j'ai essayé de peindre dans un de mes livres] passe ici pour << la crème des honnêtes gens >>.

4. -- Un ami nouveau vient à moi, gagné par la Femme pauvre, où il n'a pas su voir ni odorer les excréments célèbres qu'on est assuré de trouver dans tous mes livres et dont s'affligent quelques-uns de ces pharisiens aux << mains lavées >>, qui tolèrent difficilement les disciples de Jésus-Christ. Inutile d'ajouter que c'est un pauvre. [Cet ami se nomme Auguste Marguillier, et je ne crois pas que j'en trouverai jamais de plus sûr. Octobre 1903.]

21. -- À un autre ami au sujet d'un jeune calviniste, qui prétend que mes livres l'ont converti et qui veut m'être présenté :

Je recevrai volontiers M. Georges D. lundi entre deux et trois heures. Mais rappelez-vous ce que vous m'avez dit. Je compte sur un homme de bonne volonté acquis déjà au catholicisme et qui veut résolument abjurer. Je le présenterai alors à un très bon prêtre, homme simple qui l'introduira dans l'Église. Voilà tout. Si les choses n'en sont pas à ce point, je préfère ne connaître votre ami que plus tard. Je ne peux m'intéresser qu'à des hommes vraiment hommes et sachant ce qu'ils veulent faire. Le rôle d'apôtre ou de << devin >> ne me convient pas du tout, et je tiens de pl