Tallemant des Réaux, G. (1619-1692)
Quatrième édition
Collection des plus belles pages
Soc. du Mercure de France, Paris 1906
Le mémorialiste Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) écrivit ses Historiettes entre 1657 et 1659. Elles restèrent inédites jusqu'en 1834. L'Encyclopédie Universalis écrit à leur sujet : << Tallemant des Réaux démasque les visages -- et finalement la face méconnue de toute une époque -- avec une clairvoyance où l'on s'est obstiné à voir de la malveillance, une crudité qui a longtemps scandalisé, une exactitude que confirment toutes les recherches, apportant ainsi sur la vie française au temps de Henri IV, de Louis XIII et de la régence d'Anne d'Autriche un témoignage d'une précision et d'une vérité inestimables, celui d'un observateur qui a su ne pas être dupe et ne rien perdre de sa liberté. >>
HISTORIETTES :
HENRI IV. -- LA REINE MARGUERITE. -- MALHERBE. LUYNES. -- RICHELIEU. -- LOUIS XIII. -- LA FONTAINE. LA MARQUISE DE RAMBOUILLET. VOITURE. -- BASSOMPIERRE. MESDAMES DE ROHAN. -- MARION DE L'ORME. PASCAL. -- MADAME DE MONTBAZON. -- MADAME DE SÉVIGNÉ. NINON DE LENCLOS. -- MONDORY. -- MADAME DE LANGEY, etc.
APPENDICE : DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES ET LITTÉRAIRES ; TABLE DE TOUTES LES HISTORIETTES, AVEC UNE NOTICE.
QUATRIÈME ÉDITION :
PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMVI
TABLE :
Tallemant des Réaux
Introduction de l'auteur
Henri IV
Le connétable de Lesdiguières
La reine Marguerite de Valois
Madame de Villars
Malherbe
M. des Yvetaux
Le connétable de Luynes. -- M. et Mme de Chevreuse
M. d'Aumont
Madame de Reniez
Le Baron de Panat
Madame de Gironde
M. de Turin
M. Viète
Madame d'Alincourt
Le cardinal de Richelieu
Le Père Joseph. Les religieuses de Loudun
Louis XIII
M. de Bautru
Mademoiselle de Gournay
Racan
La Fontaine
Bois-Robert
La marquise de Rambouillet
Mademoiselle Paulet
Voiture
Arnauld d'Andilly
Arnauld (Antoine)
La marquise de Sablé
Gombauld
Chapelain
Conrart
Le maréchal de Bassompierre
Vandy
Mesdames de Rohan
Fontenay Coup-d'épée. Le chevalier de Miraumont
Du Moustier
Des Barreaux
Marion de l'Orme
Le président Pascal et Blaise Pascal
Luillier (père de Chapelle)
La comtesse de La Suze
Liance
M. de Champ-Rond
La Cambray
Le père André
Madame Pilou
Madame de Montbazon
La marquise de Sy
Souscarrière
La Liquière
M. de Guise, petit-fils du Balafré
Le chevalier de Roquelaure
Madame de Courcelles-Marguenat
Champagne
Sévigny et sa femme
Ninon de Lenclos
M. de Villarceaux, Madame de Castelnau, M. et Madame de Nouveau
Montauron
Madame de Cavoye
Le petit Scarron
Scudéry et sa soeur
Brizardière
La du Ryer
Mademoiselle Thomas
Mondory ou l'histoire des principaux comédiens français
Madame de Langey
Madame d'Espagnet, Madame de Morangis, Gens d'église, etc.
Marigny-Malenoe
Mademoiselle des Jardins. L'abbé d'Aubignac et Pierre Corneille
Anecdotes :
Muets
Contes sur le mariage
Bons mots, naïvetés
Suite des bons mots, naïvetés
Mots d'enfants
Mauvaises habitudes en parlant
APPENDICE
1 -- Notice biographique.
2 -- Les Historiettes.
3 -- Tallemant raconté par lui-même.
4 -- Bibliographie.
5 -- Liste alphabétique de toutes les Historiettes de Tallemant des Réaux.
TALLEMANT DES RÉAUX
Quand parurent pour la première fois les Historiettes, en 1834, on accusa les éditeurs de les avoir fabriquées par spéculation de librairie, et M. Cousin ne se put jamais convaincre de leur parfaite authenticité. C'était faire à trois honnêtes érudits bien de l'honneur, mais le dix-septième siècle était encore sous clef. On n'en avait laissé échapper que les beaux exemples en tout genre, en style et en moeurs : on se figurait une société noble, dévote, éloquente, obéissante, et pompeuse jusqu'en ses rares dérèglements. On déplorait les gaillardises de Molière ; on rougissait de celles de La Fontaine ; Port-Royal rachetait la Champmeslé.
Que ce siècle, surtout en ses deux ou trois premières périodes, eût été l'un des plus vifs, l'un des plus divers, l'un des plus libres, l'un des plus émouvants par la hardiesse des passions, on ne voulait pas s'en douter. Toute ouverture sur les moeurs de ce monde inconnu était bouchée aussitôt par des mains pudiques.
Boileau avait cru que la littérature française commençait à Malherbe ; les professeurs, qui narguaient le romantisme, commençaient à croire que la société française n'avait perdu sa virginité qu'à la mort du Grand roi.
Saint-Simon, cependant, avait renfoncé beaucoup d'illusions. Tallemant des Réaux, qu'il fallut bien accepter enfin, acheva la déroute des moralistes. D'aucuns imaginèrent d'accorder aussi quelque créance à Brantôme, et l'on découvrit alors, non sans quelque surprise : que les moeurs ne changent jamais ; que les hommes -- et les femmes, donc ! -- sont toujours les mêmes ; que les époques soupçonnées de vertu sont celles dont on ignore provisoirement l'histoire secrète.
On ne soupçonnera plus de vertu les contemporains de Louis XIII. Des Réaux y a mis bon ordre[Note : On l'appela toujours ainsi de son vivant, M. Des Réaux.<< L'illustre M. des Réaux >> dit un contemporain.].
Né à La Rochelle vers 1619, Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux, mourut à Paris le 10 novembre 1692. Il n'exerça aucune charge. D'une famille de financiers, allié à la robe et à l'épée, des Réaux fut du monde et de tous les mondes, ici et là très estimé et vanté. Il entrait partout, à la cour, à la ville, au palais, à l'église, au temple et au mauvais lieu, aisé partout, l'oreille aux aguets, comprenant tout, écrivant sur des registres tout ce qu'il avait compris et le reste encore, quitte à l'éclaircir plus tard par des notes qui contredisent le premier récit. Homme de belles-lettres aussi, mais secret, mieux fait d'ailleurs pour briller dans les cercles que chez les libraires. << Il est glorieux, disait Maucroix, les louanges le rendraient fou. Il dit qu'il est en esprit ce que Mme de Montbazon est en beauté. >> De cet esprit, resté si longtemps en cave, nous pouvons juger aujourd'hui : il est d'une belle saveur.
Des Réaux ne s'étonne de rien. Il raconte de la même humeur un trait d'héroïsme et un trait de débauche. C'est qu'il est conteur et qu'il est peintre. Mais, sans imagination, il demande à la réalité les contes et les tableaux qu'il veut établir. Point de rhétorique. Les adjectifs dans la phrase de Tallemant sont des actes, comme les verbes. Aucune tentative pour construire un récit. Il les dit comme ils lui reviennent et le principal sera souvent un mot ajouté à la fin. La curiosité, très répandue alors dans tous les genres (Mersenne, Monconnys, Peiresc) est le trait vif de son caractère.
Le meilleur ami de des Réaux, Maucroix, a donné de lui un portrait qui rend tous les autres presque inutiles :
<< Le dix novembre 1692, mourut à Paris, dans sa maison, près la porte de Richelieu, mon cher ami M. des Réaux. C'était un des plus hommes d'honneur et de la plus grande probité que j'aie jamais connu. Outre les grandes qualités de son esprit, il avait la mémoire admirable, écrivait bien en vers et en prose, et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné plus de peine, elle aurait pu être plus correcte. Il se contentait peut-être un peu trop de ses premières pensées, car du reste il avait l'esprit beau et fécond, et peu de gens en ont eu autant que lui. Jamais homme ne fut plus exact ; il parlait en bons termes et facilement, et racontait aussi bien qu'homme de France. >>
Quelques bons esprits ont longtemps tenu rancune à des Réaux de la liberté de son langage. On peut répondre d'abord, et on l'a fait, que notre pudeur s'est singulièrement aggravée depuis l'an 1657, où des Réaux commençait de rédiger. De son temps même la pruderie du langage menaçait les anciennes libertés et il se vit forcé, dans l'historiette sur la marquise de Rambouillet, de reprendre sa bonne amie sur ce travers :
<< Elle est un peu trop délicate, et le mot de teigneux, dans une satire ou dans une épigramme, lui donne, dit-elle, une vilaine idée. On n'oserait prononcer le mot de cul. Cela va dans l'excès, surtout quand on est en liberté. >>
Mais c'est moins le mot que l'image qui a choqué certaines sensibilités dans les récits de Tallemant. Avec ou sans mots orduriers, plusieurs de ses anecdotes dépassent le ton des lectures ordinaires, sans pourtant aller beaucoup plus loin que la gauloiserie traditionnelle. On lui saura gré, du moins, de n'avoir pas enfermé la crudité des faits sous des phrases trop spirituelles. Des Réaux raconte ; il ne fait pas de littérature. C'est pourquoi d'autres esprits, qui me plaisent davantage que les bons esprits, prennent plaisir à cette simplicité. Et puis, il n'est pas sans intérêt de savoir quel degré d'ordure pouvait, sans trop faire crier, se permettre un Roquelaure ou un Bassompierre, pouvait, sans se boucher les oreilles, entendre une Rohan, << cette femme qui, en un pays où l'adultère eut été permis eût été une femme fort raisonnable >>[Note : Voir Historiettes : Mesdames de Rohan].
Laissons cela. Aussi bien les Historiettes pourraient être le prétexte de plus profitables études. On croit, par exemple, que la société du dix-septième siècle était exactement hiérarchisée et qu'on ne montait aux premières places qu'échelon par échelon, génération par génération. M. Paul Bourget a développé cette créance dans un de ses derniers romans, L'Étape, voulant prouver que l'un des torts de la démocratie est de rendre possible au fils du peuple l'accession immédiate à de hauts emplois pour lesquels une longue préparation familiale serait nécessaire. M. Bourget a vu les familles de jadis s'élevant lentement, le fils un peu plus haut que le père, jusque vers le sommet. Ce spectacle, en somme, se peut découvrir encore ; il est même des plus communs. Le spectacle contraire était non moins fréquent au dix-septième siècle.
Il serait fort paradoxal de dire que la société du temps de Louis XIII fût, en grande partie, une société de parvenus, ou, si l'on veut, d'arrivés. Rien, cependant, ne serait plus facile à démontrer, pour un généalogiste expert à dépister les fraudes. Il montrerait comment le fils d'un pâtissier traiteur devint, pour dix mille écus, le chevalier de Bellegarde ; comment Puget, fils d'apothicaire, devint riche et seigneur de Pommense ; comment Aubry, président de la Chambre des comptes, sortait de la boutique d'un vinaigrier de la rue Montmartre ; comment le sieur Rocher, de valet d'un marchand de toiles à voile, à Saint-Malo, devint seigneur de Portail et baron de Tressant, et maria l'une de ses filles à François de Cossé, duc de Brissac ; comment Leclerc, tanneur à Meulan, puis marchand de bestiaux, acquit pour gendres deux premiers présidents de cour ; comment Marie Vignon, fille d'un fourreur et veuve d'un drapier, devint la connétable de Lesdiguières ; Des Réaux fournirait ces exemples et bien d'autres, sans parler de la fortune d'un Luynes, bâtard d'un chanoine, sans dénombrer tous ces abbés, chanoines, évêques partis de rien.
On trouverait encore dans Tallemant la preuve qu'au dix-septième siècle, comme aujourd'hui même, les écrivains se recrutaient dans toutes les classes de la société. Voiture << était fils d'un marchand de vin suivant la cour >>, ce qui ne l'empêcha pas, malgré une éducation fort médiocre, d'être, pour son esprit, recherché des plus qualifiés. << Si Voiture était de notre condition, disait le duc d'Enghien, il n'y aurait pas moyen de le souffrir. >> Pierre Costar, qui tient sa place dans la société polie, << était fils d'un chapelier de Paris qui demeurait sur le pont Notre-Dame, à l'Âne rayé >>. Sarasin, qui à la vérité ne fit pas une grande fortune, était de très humble origine. Bois-Robert est fils d'un procureur ; Ménage, d'un avocat ; Chapelain, d'un notaire. M. de Montausier disait que Balzac venait d'un valet de chambre de M. d'Epernon, mais cela ne l'empêchait, point d'être son ami. Toutes les origines, toutes les conditions, tous les rangs sont mêlés dans les premiers choix des Académiciens, à quelques très rares exceptions près, tous furent des hommes de lettres ou s'intéressant aux lettres.
La frontière entre les diverses conditions sociales est assez mal gardée ; les habiles en profitent et se faufilent. Il arrive aussi que l'homme de mérite est considéré par la classe supérieure, qui le tire à soi. Les rangs sont stricts, et pourtant ils se mêlent à l'occasion. Mme Pilou, bourgeoise du Marais, était bien vue à la cour et Louis XIV, passant au faubourg Saint-Antoine faisait arrêter pour prendre de ses nouvelles. M. de Bellelièvre, garde des sceaux, invita un jour à souper, sur sa réputation d'homme d'esprit, un savetier, son voisin, qui vint apportant son écot, un chapon rôti. Il y avait à Paris, un peu comme maintenant, un << tout Paris >> et, comme maintenant aussi, il était fort mêlé. À l'Arsenal, je crois, une duchesse s'attira une verte réponse, d'une simple bourgeoise reçue là, une Loiseau. << Mademoiselle, connaissez-vous des oiseaux qui soient cocus? >> -- << Oui, Madame, il y a les ducs. >>
La société du dix-septième siècle était, en somme, empreinte d'une grande bonhomie. Point de morgue, les rangs sont connus, inutile de les garder avec trop de soin : la partie finie, chacun se retrouvera à sa place.
Il faut dire aussi un mot de l'argent, qui, en ce temps-là comme en tous les temps, joue un grand rôle. Le noble qui est pauvre n'est pas méprisé, mais du moment qu'il ne peut tenir son rang, il est contraint de disparaître : sa place est prise aussitôt par le financier qui achète une terre féodale, une charge anoblissante, par l'homme d'esprit, s'il ne recule pas, en guettant l'occasion, devant l'état de parasite. Beaucoup de grands seigneurs sont très riches, mais leur fortune est à la curée. Les avares sont connus, notés et raillés. L'état ecclésiastique ne confère aucun droit à l'estime ; beaucoup d'abbés et même d'évêques mènent la vie du siècle ; quelques-uns sont mariés secrètement. Le mariage secret, appelé mariage de conscience, est un des usages curieux du dix-septième siècle. Plus d'un couple, reçu partout, est irrégulier ; mais on fait courir que c'est un mariage de conscience : la mort découvre la vérité, alors que l'on n'y pense plus. Marion de L'Orme avait été traitée avec un certain respect. On voit le président de Mesmes la reconduisant à son carrosse en cérémonie. Ninon ne bénéficie pas de la même indulgence ; mais les dévotes seules élèvent la voix contre elle. Les femmes d'esprit sourient sans mépris, si on parle d'elle. Telle prude, au moins d'apparence, ayant fait par hasard la connaissance de Mlle de L'Enclos, continue de la voir volontiers. Ainsi en arriva-t-il à Mme Paget ; il est vrai qu'elle était secrètement galante : on avait bavardé au sermon.
Il est un point sur lequel M. Monmerqué a fait quelques remarques qui ne sont point toutes exactes : ce sont les jugements littéraires de Tallemant des Réaux. En général, ils sont assez conformes à ceux que la tradition nous a légués. Pourtant, comme il juge cavalièrement La Fontaine et qu'il apprécie Pascal sans marquer d'enthousiasme, M. Monmerqué a relevé qu'au moment où rédigeait des Réaux, La Fontaine n'avait pas publié ses Fables et que les Provinciales n'étaient point encore données à Pascal. C'est une erreur en ce qui concerne Pascal, car Tallemant écrit :
<< C'est lui qui a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire et que M. Nicole a mises en latin. Longtemps, on a ignoré qu'il en fût l'auteur ; pour moi, je ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les belles-lettres ne vont guère ensemble. Ces messieurs du Port-Royal lui donnaient la matière, et il la disposait à sa fantaisie. >> M. Monmerqué n'a pas trouvé l'éloge assez vif. C'est qu'il était lui-même un janséniste frénétique. Tallemant des Réaux, cependant, était protestant.
Il était protestant, et on s'étonnerait, après cela, sans soulever de surprises, de la verdeur de ses écrits ; mais au dix-septième siècle l'esprit protestant n'existait pas en France. D'Aubigné l'avait déjà démontré, car chez lui la haine du papisme s'alliait fort bien aux goûts les plus rabelaisiens. Les protestants, au temps heureux des de Réaux, n'avaient pas encore imaginé de feindre une austérité de moeurs, de paroles et d'écrits, destinée à prouver la vérité de la réforme. Ils paillardaient ouvertement. Tallemant, très bien placé pour observer les moeurs de ses coreligionnaires, ne nous en a rien caché : il nous a montré, par exemple, telle qu'elle fut, la vie de Mme de Rohan.
Il semble d'ailleurs avoir été, à la belle époque de sa vie, sinon libertin, du moins fort tiède en dévotion.
Les deux religions lui avaient fourni trop d'anecdotes scandaleuses pour qu'il lui restât beaucoup d'illusions sur leur valeur sociale. Il se convertit, quand tout l'y engageait, pour avoir la paix. Une note de Maucroix nous apprend qu'il abjura le 17 juillet 1685, entre les mains du père Rapin. Il avait eu, à ce moment-là, comme il le dit lui-même dans une épître adressée à ce même père Rapin, << des afflictions, des pertes, des disgrâces >>, et l'on conçoit qu'il ait cédé au mouvement général qui faisait renoncer les protestants de qualité à une religion déconsidérée. On sait aussi qu'il vivait séparé de Mme des Réaux, retirée au couvent de Bellechasse.
De temps à autre il ajoutait une note à ses Historiettes ; il collectionnait toutes sortes de petits poèmes et de bons mots qu'on a retrouvés dans ses portefeuilles. Il était homme aussi à méditer sur la vanité des passions humaines et à considérer combien, depuis sa galante jeunesse, était devenu triste le train du monde.
P.-S. -- Il était difficile de donner en un seul volume la substance des huit ou dix tomes, selon les éditions, que comportent les Historiettes. On a surtout choisi les pages où les moeurs se peignent le plus nettement et on a tâché d'en ordonner, en suivant Tallemant pas à pas, un livre de lecture aisée et qui pourtant donne une idée exacte, de son talent, de son genre et même de ses manies. Oserons-nous dire que Tallemant des Réaux gagne à être ainsi abrégé ? Oui, car il faut convenir que la lecture suivie des dix volumes ne laisse pas de causer une certaine lassitude.
Le choix de l'édition nous était imposé par le caractère même de notre collection. Nous avons suivi la 2e édition Monmerqué, très complète, et où les additions de Tallemant sont heureusement incorporées au texte. La 3e, celle de Paulin Paris, supérieure par les notes et les commentaires, est aussi plus exacte pour la langue, car on y a strictement respecté l'orthographe de l'auteur. Mais c'est cela même qui nous en a détourné : nous faisons une collection littéraire et non une collection philologique.
On ne trouvera pas, comme d'habitude, le portrait de l'auteur en tête de ses << plus belles pages. >> C'est qu'il n'existe pas, à notre connaissance, d'effigie de Gédéon Tallemant des Réaux.
INTRODUCTION DE L'AUTEUR [Note : À la fin de 1657 (T.). -- Les notes de Tallemant sont marquées ainsi. Les notes empruntées, même partiellement, à M. L. J. M. Monmerqué (1780-1860) sont marquées d'un (M.).]]
J'appelle ce recueil les Historiettes, parce que ce ne sont que des petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y observe seulement, en quelque sorte, la suite des temps, pour ne point faire de confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et ce que j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire le bien et le mal, sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a longtemps.
HENRI IV
Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce n'eût pas été un grand personnage : il se fût noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissait pas, pour suivre ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires. Après la bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche, et lui porte les drapeaux qu'il avait gagnés. Durant le siège d'Amiens, il court après madame de Beaufort, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis l'archiduc Albert, qui s'approchait pour tenter le secours de la place [Note : Sigogne fit cette épigramme :
Ce grand Henri, qui voulait être
L'effroi de l'Espagnol hautain
Fuit aujourd'hui devant un prêtre
Et suit le cul d'une putain. (T.)]
Il n'était ni trop libéral, ni trop reconnaissant. Il ne louait jamais les autres, et se vantait comme un Gascon. En récompense, on n'a jamais vu un prince plus humain, ni qui aimât plus son peuple ; d'ailleurs, il ne refusait point de veiller pour le bien de son État. Il a fait voir en plusieurs rencontres qu'il avait l'esprit vif et qu'il entendait raillerie.
Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort, on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car ce bon prince allait faire la plus grande folie qu'on pouvait faire : cependant il y était résolu. On devait déclarer feu M. le Prince bâtard. M. le comte de Soissons se faisait cardinal, et on lui donnait trois cent mille écus de rentes en bénéfices. M. le prince de Conti était marié alors avec une vieille qui ne pouvait avoir d'enfants. M. le maréchal de Biron devait épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devait avouer ; elle était née durant le mariage, mais il y avait cinq ou six ans que M. d'Estrées n'avait couché avec sa femme, qui s'en était allée avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire, par les habitants, qui se soulevèrent et prirent le parti de la Ligue. Le marquis et sa galante tenaient pour le Roi : ils furent tous deux poignardés et jetés par la fenêtre.
Cette madame d'Estrées était de La Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France [Note : On dit qu'une madame de La Bourdaisière se vantait d'avoir couché avec le pape Clément VII, à Nice ; avec l'empereur Charles quand il passa en France, et avec François 1er (T.)].
On fit sur leurs armes ce quatrain :
Nous devons bénir cette main
Qui sème avec tant de largesses
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles vesces.
On en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui, toutes, ont fait l'amour hautement ; de là vient qu'on dit que les armes de La Bourdaisière, c'est une poignée de vesces[Note : Ce mot se prenait alors dans le sens de femme déhontée. (M.)] ; car il se trouve, par une plaisante rencontre que, dans leurs armes, il y a une main qui sème de la vesce.
Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savaient bien, ou croyaient le bien savoir : une veuve de Bourges, première femme d'un procureur, ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie, dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avait : << Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel endroit (qui était bien désigné) il y a tant en or en des pots, etc. >> La somme était très grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville était veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, s'il voulait l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent ; on découvre le trésor ; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appelait Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées.
Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses ; il n'était pourtant pas grand abatteur de bois ; aussi était-il toujours cocu. On disait en riant que son second avait été tué. Madame de Verneuil l'appela un jour Capitaine de bon vouloir ; et une autre fois, car elle le grondait cruellement, elle lui dit que bien lui prenait d'être roi, que sans cela on ne le pourrait souffrir et qu'il puait comme charogne. Elle disait vrai, il avait les pieds et le gousset fins, et quand la feue Reine-mère coucha avec lui pour la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi (Louis XIII) pensant faire le bon compagnon, disait : << Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset. >>
Quand on lui produisit la Fanuche, qu'on lui faisait passer pour pucelle, il trouva le chemin assez frayé, et il se mit à siffler : << Que veut dire cela ? lui dit-elle. -- C'est, répondit-il, que j'appelle ceux qui ont passé par ici. >> Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses ; car que madame de Verneuil fût logée si près du Louvre, et qu'il souffrit que la cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avait en cela ni politique ni bienséance. Cette madame de Verneuil était fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans, et qui avait été maîtresse de Charles IX. Elle avait de l'esprit, mais elle était fière, et ne portait guère de respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle l'appelait quelquefois votre grosse banquière, et le Roi lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle avait été au port de Nully (ou Neuilly) quand la Reine s'y pensa noyer : << J'eusse crié, lui dit-elle : La Reine boit ! >>
Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil ; elle se mit à faire une vie de Sardanapale, ou de Vitellius ; elle ne songeait qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et voulait même avoir son pot dans sa chambre ; elle devint si grasse qu'elle en était monstrueuse ; mais elle avait toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitaient. On lui ôta ses enfants ; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France.
La feue Reine-mère, de son côté, ne vivait pas trop bien avec le Roi, elle le chicanait en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le Dauphin : << Ah ! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards. -- Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette. >>
J'ai ouï dire qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux fois : la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme que, pour le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, pour faire semblant de le tuer ; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau ; et que, comme la Reine-mère grondait, le Roi lui dit : << Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je n'y suis plus. >>
Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien certain que le Roi dit, un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, l'était allé saluer à Monceaux : << Si j'étais mort, cet homme-là ruinerait mon royaume. >>
Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme conseiller d'état (il avait été président au mortier de Grenoble) ; et que la Reine-mère l'avait choisi comme un homme à elle. On a dit que la Comant avait persévéré jusqu'à la mort.
On a seulement dit que Ravaillac avait déclaré que le Roi allait entreprendre une grande guerre, et que son État en pâtirait, il avait cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un prince qui ne la voulait pas maintenir en paix, et qui n'était pas bon catholique. Ce Ravaillac avait la barbe rousse et les cheveux tant soit peu dorés. C'était une espèce de fainéant qu'on remarquait, à cause qu'il était habillé à la flamande plutôt qu'à la française. Il traînait toujours une épée ; il était mélancolique, mais d'assez douce conversation.
Henri IV avait l'esprit vif ; il était humain, comme j'ai déjà dit. J'en rapporterai quelques exemples.
À La Rochelle, le bruit était parmi la populace qu'un certain chandelier avait une main de gorre, c'est-à-dire une mandragore : or, communément, on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, qui n'était alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et la donne. << Voilà >>, dit le lendemain le Roi, la main de gorre. Cet homme ne perd point l'occasion de gagner, et << c'est le moyen de s'enrichir. >>
Quelqu'un du tiers-état, se mettant à genoux pour le haranguer, trouva une pierre pointue, qui lui fit si grand mal qu'il s'écria en disant : << F... ! >> Le Roi lui dit en riant : << Bon, voilà la meilleure chose que vous passiez dire ; je ne veux point de harangue ; vous gâteriez ce que vous venez de dire. >>
Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui était dans le verre même ; le Roi ne lui dit autre chose sinon : << Un tel, au moins deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison. >>
On lui dit que feu M. de Guise était amoureux de madame de Verneuil ; il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit :
<< Encore faut-il leur laisser le pain et les putains : on leur a ôté tant d'autres choses. >>
Il était amateur de bons mots : un jour, passant par un village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passait pour avoir le plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit que c'était un nommé Gaillard. << Eh bien ! dit-il, qu'on l'aille quérir. >> Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeait. << Comment t'appelles-tu ? dit le Roi. -- Sire, répondit le manant, je m'appelle Gaillard. -- Quelle différence y a-t-il entre gaillard et paillard ? -- Sire, répond le paysan, il n'y a que la table entre deux. -- Ventre-saint-Gris ! j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyais pas trouver un si grand esprit dans un si petit village. >>
Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, comme on a accoutumé : << Domine, non sum dignus. -- Je le sais bien, je le sais bien, lui dit le roi, mais mon neveu m'en a prié. >> Ce neveu était M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple gentilhomme, avait été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisait le conte lui-même, peut-être de peur qu'un autre ne le fît, car il n'était pas bête, et passait pour un diseur de bons mots.
Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers : << Ah ! disait-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus. >>
Il faisait des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de Roquelaure et autres, chez Zamet et autres. Quand ce vint au maréchal, il dit au Roi qu'il ne savait où les traiter si ce n'était Aux Trois Mores. Le Roi y alla ; ils menèrent un page à deux, et le Roi un pour lui tout seul : << Car, dit il, un page de ma chambre ne voudra servir que moi. >> Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si belles poésies.
Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de Condé, le bossu ; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avait ces deux vers :
Absent de ma divinité
Je ne vois rien qui me contente
Il ajouta :
C'est fort mal connaître ma tante,
Elle aime trop l'humanité
La bonne dame avait été fort galante. Elle était de Longueville.
Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormait point bien, et qu'il ne pouvait se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit : << Pardieu, Sire ! vous vous moquez de faire difficulté de prendre une religion qui vous donne une couronne ! >> Crillon était pourtant bon chrétien ; car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier : << Ah ! Seigneur, si j'y eusse été, on ne vous eût jamais crucifié ! >> Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon comme on lui montrait à danser, et qu'on lui dit : << Pliez, reculez. -- Je n'en ferai rien, dit-il ; Crillon ne plia ni ne recula jamais. >> Se peut-il rien de plus gascon ? Il refusa, étant maître-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise ; et quand M. de Guise, le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire : << Les ennemis ont repris la ville, >> Crillon ne s'ébranla point, et dit : << Marchons ; il faut mourir en gens de coeur. >> M. de Guise lui avoua après qu'il avait fait cette malice pour voir s'il était vrai que Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement : << Jeune homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre faiblesse, je vous eusse poignardé. >>
Quand M. du Perron, alors évêque d'Évreux, en instruisant le Roi, voulut lui parler du purgatoire : << Ne touchez point cela, dit-il, c'est le pain des moines. >>
Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui à l'ambassade de son maître, à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandait où était la cuisine du pape, dit en riant que c'était le purgatoire. On le voulut mener à l'inquisition, mais on n'osa quand on sut à qui il était.
Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et, quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il était fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siège, il s'en empara et comme si le Roi eût été Arlequin : << Eh ! bien ! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir ; j'en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension. >> Le Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit : << Holà ! il y a assez longtemps que vous faites mon personnage ; laissez-le-moi faire à cette heure. >>
Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de Montpensier, et lui demanda des confitures. << Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous n'en avons plus. -- Non, répondit-il, c'est que j'ai faim. >> Elle fit apporter un pot d'abricots, et en prenant elle en voulait faire l'essai ; il l'arrêta, et lui dit : << Ma tante, vous n'y pensez pas. -- Comment ! reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte ? -- Vous ne me l'êtes point, ma tante. Ah ! répliqua-t-elle, il faut être votre servante. >> Et effectivement elle le servit depuis avec beaucoup d'affection.
Quelque brave qu'il fût, on dit que, quand on lui venait dire : << Voilà les ennemis, >> il lui prenait toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie il disait : << Je m'en vais faire bon pour eux. >>
Il était larron naturellement, il ne pouvait s'empêcher de prendre ce qu'il trouvait ; mais il le renvoyait. Il disait que s'il n'eût été Roi, il eût été pendu.
Pour sa personne, il n'avait pas une mine fort avantageuse. Madame de Simier, qui était accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit Henri IV : << J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu Sa Majesté. >>
Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On voit dans un des jardins une maison qui avance dedans et fait un coude. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valait. Il ne voulut point lui faire de violence.
Lorsqu'il voyait une maison délabrée, il disait : << Ceci est à moi, ou à l'église. >>
LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES
François de Bonne, seigneur de Lesdiguières, était d'une maison noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble, et y plaida, dit-on, quelquefois ; mais se sentant appelé à de plus grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre. Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant d'aller voir un de ses parents. Or cette jument, n'appartenant pas à cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui, quoique de petite conséquence, dura pourtant si longtemps, comme il n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé M. de Lesdiguières était déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il passait à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce pauvre hôtelier, qui y était à la poursuite de son procès, ne put s'empêcher de dire assez haut : << Le diable emporte François de Bonne, tant il m'a causé de mal et d'ennui ! >> Un des assistants lui demanda pourquoi il parlait ainsi ; cet homme lui raconta toute l'histoire de la jument. Celui qui lui avait fait cette demande était un des domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le conte ; car le connétable avait, dit-on, cette coutume, qu'il voulait voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il s'entretenait familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier, qui, bien étonné et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il avait dit de lui ; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et pendant qu'il l'entretenait du temps passé, on fit venir la partie adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même quelque récompense à ce bonhomme.
M. le connétable aimait à se souvenir de sa première fortune, et on en voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès, en son entier, la petite maison où il était né, et que son père avait habitée.
Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est morte il n'y a pas longtemps, elle s'appelait Marie Vignon, et était fille d'un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles. C'était une assez belle personne, mais il n'y avait rien d'extraordinaire. Son premier galant fut un nommé Roux, secrétaire de la cour de parlement de Grenoble, qui, depuis, la donna à M. de Lesdiguières. Or, ce Roux était grand ami d'un cordelier, appelé de Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir reçu les ordres. On le soupçonnait aussi de magie, et le peuple croit encore aujourd'hui que ce cordelier avait donné à madame la connétable des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand pouvoir sur lui. Cette amour ne dura pas longtemps, que la femme ne quittât la maison de son mari ; elle ne logeait pourtant pas avec son galant, mais en un logis séparé, où il lui donna grand équipage, et bientôt après il la fit marquise. Il en eut deux filles durant cette séparation d'avec son mari. On dit que les parents de M. de Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé, de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon, femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appelait ainsi alors, fit donner des coups de bâton à cette femme, dans la maison même de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds. Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée qu'auparavant.
M. de Lesdiguières était obligé de faire plusieurs voyages ; elle le suivit partout, et même à la guerre ; on dit pourtant qu'il voulut faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui était homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre.
Elle était demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières était au siège de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain colonel Alard, Piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avait été auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un voyage que M. de Lesdiguières avait été obligé de faire en Picardie. Or, comme elle ne pensait qu'à devenir femme de de Lesdiguières, et que la vie de son mari était un obstacle insurmontable, elle persuada à ce colonel de l'assassiner ; ce qu'il fit en cette sorte.
Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'était retiré aux champs depuis quelques années, en un lieu appelé le Port-de-Gien, dans la paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monte à cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied ; il arrive de bonne heure en ce lieu, et, ayant rencontré un berger, il lui demanda la maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connaissait personne de ce nom-là, mais que, s'il demandait la maison de sire Mathel, c'était l'une de ces deux qu'il voyait seules assez près de là. Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât l'homme qu'il cherchait, car il ne le connaissait pas. Ils n'eurent pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se promenait seul, le long d'une pièce de terre, le colonel le remercie, lui donne pourboire et le renvoie. Après il va au marchand, et le porte par terre d'un coup de pistolet, qu'il accompagne de quelques coups d'épée, de peur de manquer à le tuer.
La justice fit prendre le valet du mort et une servante, qui était sa concubine, avec le berger, qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnaîtrait bien. Il répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de la prison qui répond sur la grande place, appelée Saint-André. Il n'y fut pas longtemps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avait cru sottement que ce berger n'avait rien vu.
M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignait que, si cette affaire s'approfondissait, sa maîtresse n'y fût terriblement embarrassée, il partit promptement du lieu où il était, et, entrant dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le Piémontais, et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit, et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable était adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier qu'il ne se parla plus de cette affaire.
Depuis ce temps-là, il fut encore cinq ou six ans sans épouser la marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles qu'il en avait eues. Elles étaient adultérines pourtant. (1)
[(1) En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse : << Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez. >> (T.)]
Voici ce que Bezançon a rapporté de sa mort. Il travaillait avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des départs de gens de guerre. << Il faudrait, lui dit Bezançon, que M. de Créqui fût ici. -- Voire, répondit le connétable, nous aurions beau l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra d'aujourd'hui. >> Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son curé. << Monsieur le curé, lui dit-il, faites- moi faire tout ce qu'il faut. >> Quand tout fut fait : << Est-ce là tout, dit-il, monsieur le curé ? -- Oui, monsieur. -- Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant. >> Le médecin lui dit : << Monsieur, j'en ai vu de plus malades échapper. -- Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avaient pas quatre-vingt-cinq ans comme moi. >> Il vint des moines à qui il avait donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore autant. Ils lui promettaient paradis en récompense. << Voyez-vous, >> leur dit-il, << mes pères ! si je ne suis sauvé pour quatre mille écus, je ne le serai pas pour huit mille. Adieu. >> Il mourut sur cela le plus tranquillement du monde.
LA REINE MARGUERITE DE VALOIS
La reine Marguerite, était belle en sa jeunesse, hors qu'elle avait les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avait d'une sorte de papier dont les marges étaient toutes pleines de trophées d'amour. C'était le papier dont elle se servait pour ses billets doux. Elle parlait phébus selon la mode de ce temps-là, mais elle avait beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a intitulée : la Ruelle mal assortie, où l'on peut voir quel était son style de galanterie.
Elle portait un grand vertugadin, qui avait des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettait une boîte où était le coeur d'un de ses amants trépassés ; car elle était soigneuse, à mesure qu'ils mouraient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendait tous les soirs à un crochet qui fermait à cadenas, derrière le dossier de son lit.
On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit.
Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisait faire ses carrures et ses corps de jupes beaucoup plus larges qu'il ne le fallait, et ses manches à proportion. Elle avait un moule (1) un demi-pied plus haut que les autres, et était coiffée de cheveux blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe.
[(1) Forme de bonnets dans le genre des hennins.]
Elle avait été chauve de bonne heure ; pour cela elle avait de grands valets de pieds que l'on tondait de temps en temps.
Elle avait toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en manquer ; et pour se rendre de plus belle taille, elle faisait mettre du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y avait bien des portes où elle ne pouvait passer.
Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il fallait que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appelait vulgairement le Roi Margot. Elle a eu quelques bâtards, dont l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin. Ce roi Margot n'empêchait point que la bonne reine ne fût bien dévote et bien craignant Dieu, car elle faisait dire une quantité étrange de messes et vêpres.
Hors la folie de l'amour, elle était fort raisonnable. Elle ne voulait point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de Beaufort. Elle avait l'esprit fort souple et savait s'accommoder au temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère, et quand M. de Souvray et M. de Pluvinel lui menèrent le feu Roi, elle s'écria : << Ah ! qu'il est beau ! ah ! qu'il est bien fait, que le Chiron est heureux qui élève cet Achille ! >> Pluvinel, qui n'était guère plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray : << Ne vous disais-je pas bien que cette méchante femme nous dirait quelque injure. >> M. de Souvray lui-même n'était guère plus habile. On avait fait des vers dans ce temps-là qu'on appelait les Visions de la cour, où l'on disait de lui qu'il n'avait de Chiron que le train de derrière.
Henri IV allait quelquefois visiter la reine Marguerite, et gronda de ce que la Reine- mère n'alla pas assez avant la recevoir à la première visite.
Durant ses repas, elle faisait toujours discourir quelque homme de lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, était à elle, et elle le faisait parler assez souvent.
Le feu Roi s'avisa de danser un ballet de la vieille cour, où, entre autres personnes qu'on représentait, on représenta la reine Marguerite avec la ridicule figure dont elle était sur ses vieux jours. Ce dessein n'était guère raisonnable en soi ; mais au moins devait-on épargner la fille de tant de rois.
A propos de ballets, une fois qu'on en dansait un chez elle, la duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux qu'on avait conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Des que la duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la reine qu'elle la priait de trouver bon que, pour punir cette femme, elle fît seulement une petite question. La reine lui conseilla de n'en rien faire, et lui dit que cette demoiselle avait bec et ongles, mais voyant que la duchesse s'y opiniâtrait, elle le lui permit enfin.
On fait donc approcher mademoiselle Loiseau (1), qui vint avec un air fort délibéré : << Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrais bien vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes ? -- Oui, Madame, répondit-elle, les ducs (2) en portent. >>
[ (1) On ne donnait alors que la qualification de demoiselle aux femmes bourgeoises ; celle de madame n'appartenait qu'aux femmes de qualité.(M.)]
[ (2) Madame de Retz était galante. (T.)]
La reine, oyant cela, se mit à rire, et dit à la duchesse : << Eh bien ! n'eussiez-vous pas mieux fait de me croire ? >>
J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon nommé Salignac, devint, comme elle était encore jeune, éperdument amoureux d'elle, mais elle ne l'aimait point. Un jour, comme il lui reprochait son ingratitude : << Or çà, lui dit-elle, que feriez-vous pour me témoigner votre amour ? -- Il n'y a rien que je ne fisse, répondit-il. -- Prendriez-vous bien du poison ? -- Oui, pourvu que vous me permissiez d'expirer à vos pieds. >> << -- Je le veux, >> reprit-elle. On prend jour ; elle lui fait préparer une bonne médecine fort laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui avoir juré de venir avant que le poison opérât. Elle le laissa là deux bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui ouvrir, personne ne pouvait durer autour de lui. Je crois que ce jeune homme a été depuis ambassadeur en Turquie.
MADAME DE VILLARS
C'était une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avait épousé le neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appelaient Brancaccio en leur nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle qui ne s'était point marié, lui avait laissé beaucoup de bien ; il n'y a jamais eu un si pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont il n'en est resté que dix-sept, qui étaient substituées. Il avait eu une terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avait reçu du cardinal de Richelieu pour le Havre-de-Grâce, la lieutenance du roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où il trouva plus de crédit qu'ailleurs, à cause qu'il était de ce pays-là.
Avant cela, le mari et la femme demeuraient d'ordinaire au Havre. Elle y fit (il est vrai que cela n'était pas son apprentissage) le coup le plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, nommé le père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Harville, qui peut-être s'était fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Havre. C'était un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine, homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avait rien à reprendre. Il prêcha l'Avent au Havre. Dès le premier sermon, madame de Villars devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle s'ajustait tous les jours le mieux qui lui était possible. Elle quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portait au Havre. C'était une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de gaze par-dessus, de sorte qu'on voyait tout au travers. Pensez qu'avec ce pourpoint elle n'avait pas une coiffe : elle n'avait garde. Elle portait toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, elle s'allait toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque et la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle avait de plus beau ; pour les traits du visage, ils n'étaient pas merveilleux : elle avait les yeux petits et la bouche grande, mais sa taille, ses cheveux et son teint étaient incomparables. En ce temps-là elle était encore fort jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle ? Elle envoie à Rome pour faire avoir au père Henri de La Grange la permission de la confesser ; elle expose qu'elle avait été touchée de ses sermons, qu'ayant jusques alors été trop avant dans le monde, elle croyait que Dieu se voulait servir de cette voie pour sa conversion. En même temps, elle se tue de dire partout que les prédications de ce bon père seraient cause qu'elle changerait de vie. À Rome, elle obtint facilement la permission qu'elle demandait, et, l'ayant fait signifier, elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui était chez elle. Les autres capucins, qui croyaient que cela ferait venir l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se confesser de ses vieux péchés, car elle avait dit qu'elle voulait faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire faire de nouveaux. Le bon père fait des signes de croix et la tance sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut pour l'exciter, et lui montra peut-être ce qu'elle ne lui pouvait montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien : il la laisse demi-folle.
Au sortir de là, il demande permission au supérieur de se retirer. Elle en a avis et fait garder les portes ; il trouve pourtant moyen de s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après. Elle l'attrape dans un bois, elle descend, et le presse de revenir ; il se dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle en vomissait, mais ce n'était pas du sien, tout cela se faisait par artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire traiter. Le bruit courut qu'elle se mourait. Elle écrivit en vain au père de La Grange, et, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance elle se guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il était à Rouen ; lui, qui savait que cette folle y était aussi, disait sa messe le premier, et se tenait caché tout le jour ; elle y alla de si bonne heure qu'elle le vit au nez ; pour elle, elle était déguisée en bourgeoise. Il fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa messe : ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le jour même.
Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset ; c'est celui qui a bâti Ruel ; c'était le Montauron de ce temps-là. Elle fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en fit des reproches et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui montrer qu'elle ne pouvait vivre sans lui, fit semblant d'avaler des diamants, non enchâssés, qu'elle tenait alors dans une boîte mais elle laissa tomber les diamants, et ne fit que lécher les bords de la boîte. Sur cela on fit un conte quelque temps après : on disait que feu Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la servait auprès de M. de Bassompierre, dont elle s'était éprise, lui ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondait point à sa passion, elle avala des diamants ; que Comminges, qui était avare, la prit par le cou et les lui fit rendre ; et que sachant combien il y en avait, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restait, et qu'après il les emporta tous.
Madame de Villars était la plus grande escroqueuse du monde. Quand il fallut sortir du Havre pour ne point faire crier toute la ville, car ils devaient à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous en particulier, leur avoua qu'elle n'avait point d'argent, mais qu'elle avait, en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en donnerait pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le reste payable en tel temps. Elle disait cela à chacun d'eux avec sa protestation qu'elle ne traitait pas les autres de la sorte, et qu'il se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre ; mais quand ils y furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de pommes.
MALHERBE
Sa conversation était brusque, il parlait peu, mais il ne disait mot qui ne portât. Quelquefois même il était rustre et incivil, témoin ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avait mené dîner chez son oncle ; ils trouvèrent qu'on avait déjà servi. Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable et lui dit qu'il lui voulait donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il venait de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir.
Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avait déjà vus, que cela ne méritait pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valait mieux que ses Psaumes. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes ; et Régnier, qui était son ami, et que Desportes estimait pour le genre satirique à l'égal des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi :
Rapin, le favori d'Apollon et des muses, etc.
Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même critiquèrent tout ce qu'il fit. Il s'en moquait, et dit que, s'il s'y mettait, il ferait de leurs fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes.
Il avait marqué Desportes, et disait qu'il ferait de ses fautes un livre plus gros que toutes ses poésies ensemble.
Des Yveteaux lui disait que c'était une chose désagréable à l'oreille que ces trois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers :
Enfin cette beauté m'a la place rendue.
<< Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis : pa, ra, bla, la, fla. >>
<< -- Moi ? reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. -- N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe : >>
<< Comparable à la flamme ? >>
De toute cette volée, il n'estimait que Bertaut, encore ne l'estimait-il guère : << Car, disait-il, pour trouver une pointe, il faisait les trois premiers vers insupportables, >> Il n'aimait pas du tout les Grecs, et particulièrement il s'était déclaré ennemi du galimatias de Pindare.
Virgile n'avait pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvait beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a : Euboïcis Camarum allabitur oris lui semblait ridicule. << C'est dit-il, comme si quelqu'un allait mettre aux rives françaises de Paris >>. Ne voilà-t-il pas une belle objection ! Stace lui semblait bien plus beau. Pour les autres, il estimait Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique.
Les Italiens ne lui revenaient point ; il disait que les sonnets de Pétrarque étaient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay.
De tous leurs ouvrages il ne pouvait souffrir que l'Aminte du Tasse.
À l'hôtel Rambouillet, on amena un jour je ne sais quel homme, qui disloquait tout le corps aux gens et le remettait, sans leur faire mal. On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y était, voyant cela, lui dit : << Démettez-moi le coude. >> Il ne sentit point de mal. Après il se le fit remettre aussi sans douleur. << Cependant, dit-il, si cet homme fût mort tandis que j'avais comme cela le coude démis, on aurait crié au curieux impertinent. >>
Il faisait presque tous les jours sur le soir quelque petite conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby, Maynard et quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard était alors président, vint une fois heurter à la porte en demandant : << M. le président n'est-il point ici ? >> Malherbe se lève brusquement à son ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial : << Quel président demandez-vous ? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici. >>
Lingendes, qui était pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disait que ce n'était qu'un tyran, et qu'il abattait l'esprit aux gens.
Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avait présentés. Ces vers commençaient ainsi :
Toujours l'heur et la gloire
Soient à votre côté !
De vos faits à la mémoire
Dure à l'éternité !
Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi :
Que l'épée et la dague
Soient à votre côté ;
Ne courez point la bague
Si vous n'êtes botté.
Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.
Le Roi lui montra une autre fois la première lettre que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avait écrite, et ayant remarqué qu'il avait signé Loys sans u, il demanda au Roi si M. le Dauphin avait nom Loys. Le Roi demanda pourquoi : << Parce qu'il signe Loys et non Louys. >> On envoya quérir celui qui montrait à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disait qu'il était cause que M. le Dauphin avait nom Louis.
Comme les États-généraux se tenaient à Paris, il y eut une grande contestation entre le clergé et le tiers-état, qui donna sujet à cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire s'échauffant, les évêques menaçaient de se retirer et de mettre la France à l'interdit. M. de Bellegarde avait peur d'être excommunié ; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui serait fort commode, et que, devenant noir comme les excommuniés, il n'aurait pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.
Une autre fois il lui disait : << Vous faites bien le galant ; lisez-vous encore à livre ouvert ? >> C'était sa façon de parler pour dire : Être toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. << Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché-pairie. >>
Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appelait du pays d'A-Dieu-Sias (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux deçà, qu'il appelait du pays de Dieu vous conduise, pour savoir s'il fallait dire une cueiller ou une cueillere. Le roi et M. de Bellegarde, tous deux du pays d'A-Dieu-Sias, étaient pour cueillère, et disaient que ce mot étant féminin, devait avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise alléguait, outre l'usage, que cela n'était pas sans exemple, et que perdrix, met (1), mer et autres étaient féminins et avaient pourtant une terminaison masculine.
[(1) C'est un mot de province pour huche. (T.)]
Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il était. Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin comme il avait accoutumé ; et comme le Roi ne se tenait pas bien convaincu, il lui dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain : << Quelque absolu que vous soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir ni établir un mot, si l'usage ne l'autorise. >>
À propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel était le meilleur de dépensé ou de dépendu. Il répondit sur-le-champ que dépensé était plus français, mais que pendu, dépendu, répendu, et tous les composés de ce vilain mot, étaient plus propres pour les Gascons.
Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il était âgé de plus de cinquante-huit ans ; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il ne pouvait se revancher de la bonté que la Reine avait eue pour lui qu'en priant Dieu que le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleurait celle de sa mère. Il délibéra longtemps s'il devait prendre le deuil, et disait : << Je suis en propos de n'en rien faire ; car regardez le gentil orphelin que je ferais. >> Enfin, pourtant, il s'habilla de deuil.
Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisait fort le prude, lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville, qui était alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avait résisté aux poursuites amoureuses du feu roi, Henri le Grand, il conclut son panégyrique par ces mots en la lui montrant : << Voilà, Monsieur, ce qu'a fait la vertu. >> Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de Lesdiguières, qui était assise auprès de la Reine, et lui dit : << Voilà, Monsieur, ce qu'a fait le vice. >>
Sa façon de corriger son valet était plaisante. Il lui donnait dix sols par jour, c'était honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de gages ; et quand ce valet l'avait fâché, il lui faisait une remontrance en ces termes : << Mon ami, quand on offense son maître, on offense Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour l'expiation de vos péchés. >>
Tout son contentement était d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisait de toutes les choses qu'on estimait le plus dans le monde. Il disait souvent à Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'était une folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse ; que plus elle était ancienne, plus elle était douteuse ; et qu'il ne fallait qu'une femme lascive pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis, que tel qui se pensait issu de ces grands héros était peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon.
Il ne s'épargnait pas lui-même en l'art où il excellait, et disait souvent à Racan : << Voyez-vous, mon cher Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre fortune. >>
Il avait un grand mépris pour tous les hommes en général, et il disait, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel : << Ne voilà-t-il pas un beau début ? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils s'entretuent déjà ; après cela, que pouvait espérer Dieu des hommes pour se donner tant de peine à les conserver ? >>
Il parlait fort ingénument de toutes choses ; il ne faisait pas grand cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la volupté, au nombre desquelles il mettait la poésie. Et comme un jour un faiseur de vers se plaignait à lui qu'il n'y avait de récompense que pour ceux qui servaient le Roi dans ses armées et dans les affaires d'importance, et que l'on était trop cruel pour ceux qui excellaient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'était une sottise de faire le métier de rimeur, pour en espérer autre récompense que son divertissement ; et qu'un poète n'était pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles.
Étant allé avec feu du Monstier et Racan aux Chartreux pour voir un certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler qu'ils n'eussent dit chacun un Pater ; après le Père vint et s'excusa de ne pouvoir les entretenir. << Faites-moi rendre mon Pater, >> dit Malherbe.
Une fois il ôta les chenets du feu. C'étaient des chenets qui représentaient de gros satyres barbus : << Mon Dieu, dit-il, ces gros b... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de froid. >>
Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au collège. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, de quoi ce garçon se trouvait bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un gros quart d'heure, Malherbe lui dit : << Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant, vous ne valez rien à autre chose. >>
Un gentilhomme de ses parents était fort chargé d'enfants ; Malherbe l'en plaignait, l'autre lui dit qu'il ne pouvait avoir trop d'enfants, pourvu qu'ils fussent gens de bien. << Je ne suis point de cet avis, répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec trente capucins. >>
Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe : << Hé quoi, Madame, a-t-on encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la France du maréchal d'Ancre ? >>
Il avait effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotait les raisons à la marge. Un jour, Racan, Colomby, Yvrande et autres de ses amis le feuilletaient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvait ce qu'il n'avait point effacé. << Pas plus que le reste, >> dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreraient ce livre croiraient qu'il avait trouvé bon tout ce qu'il n'avait peint rayé. << Vous avez raison >> lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le reste.
Il était mal meublé et logeait d'ordinaire en chambre garnie, où il n'avait que sept ou huit chaises de paille ; et comme il était fort visité de ceux qui aimaient les belles-lettres, quand les chaises étaient toutes occupées, il fermait sa porte par-dedans, et si quelqu'un heurtait, il lui criait : << Attendez, il n'y a plus de chaises, >> disant qu'il valait mieux ne les point recevoir que de les laisser debout.
Il se vantait d'avoir sué trois fois la v..., comme un autre se vanterait d'avoir gagné trois batailles, et faisait assez plaisamment le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui guérissait de cette maladie dans une chaise ; sans doute c'était avec des parfums. Par son crédit il se fit céder cette chaise par un autre qui l'avait déjà retenue, et il écrivit qu'il avait gagné une chaire, à Nantes, où il n'y avait pourtant point d'université. On l'appelait chez M. de Bellegarde le Père Luxure.
Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantait en conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avait faites.
Le feu archevêque de Rouen l'avait prié à dîner pour le mener après au sermon qu'il devait faire en une église proche de chez lui. Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon : << Hé ! je vous prie, dit-il, dispensez-m'en ; je dormirai bien sans cela. >>
Quand les pauvres lui disaient qu'ils prieraient Dieu pour lui, il leur répondait << qu'il ne croyait pas qu'ils eussent grand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissait, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes, ou M. le surintendant, lui eussent fait cette promesse >>.
En ce même hiver, il avait une telle quantité de bas, presque tous noirs, que, pour n'en pas mettre plus à une jambe qu'à l'autre à mesure qu'il mettait un bas, il mettait un jeton dans une écuelle. Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit et le lendemain il dit à Racan : << J'en ai dans l'L >>, pour dire qu'il avait autant de paires de bas qu'il y avait de lettres jusqu'à celle-là. Un jour, chez madame des Loges, il montra quatorze tant chemise que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avait de la panne, mais il ne portait pas trop régulièrement son manteau sur les deux épaules. Il disait, à propos de cela que Dieu n'avait fait le froid que pour les pauvres ou pour les sots et que ceux qui avaient le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devaient point souffrir le froid.
Quand on lui parlait d'affaires d'État, il avait toujours ce mot à la bouche qu'il a mis dans l'Épître préliminaire de Tite-Live, adressée à M. de Luynes, qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager.
Une fois, étant malade, il envoya quérir Thévenin, l'oculiste, qui était à M. de Bellegarde. Thévenin lui proposa de faire venir quelque médecin, et lui ayant nommé M. Robin : << Voilà un plaisant Robin, dit Malherbe, je ne veux point de cet homme-là. -- Hé bien ! Voulez-vous donc M. Guénebeau ? -- Non, c'est un nom de chien-courant : Guénebeau ! to to ! Guénebeau ! Voulez-vous donc M. Dacier ? -- Encore moins, il est plus dur que le fer. -- Il faut donc M. Provins ? >> Il y consentit.
Quand on lui montrait des vers où il y avait des mots qui ne servaient qu'à la mesure ou à la rime, il disait que c'était une bride de cheval attachée avec une aiguillette.
Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez fichus vers qu'il avait faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que de les lui lire, que des considérations l'avaient obligé à les faire. Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit : << Avez-vous été condamné à être pendu, ou à faire ces vers ? car, à moins que de cela, on ne vous le saurait pardonner. >>
Il n'était pas autrement persuadé de l'autre vie, et disait, quand on lui parlait de l'enfer ou du paradis : << J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. >>
On dit qu'une heure avant que de mourir, il se réveilla comme en sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d'un mot qui n'était pas bien français, à son gré ; et comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il n'avait pu s'en empêcher, et qu'il avait voulu jusqu'à la mort maintenir la pureté de la langue française.
M. DES YVETAUX
M. des Yvetaux se nommait Vauquelin, et était d'une bonne famille de Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant- général, dont il fut interdit après par arrêt du parlement de Rouen. Il vint à la cour et fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers étaient médiocres, mais il avait assez de feu ; sa prose, à tout prendre, valait mieux. Il savait et avait de l'esprit ; il a eu en un temps toute la vogue qu'on saurait avoir.
Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été précepteur de M. de Vendôme. Il s'est plaint qu'on ne voulait pas qu'il fît du feu Roi un grand personnage. Durant la régence on lui ôta cette place par intrigue ; peut-être la plainte que le clergé fit contre lui, et qui est imprimée dans les Mémoires ensuite de ceux de M. de Villeroi, y servit-elle.
On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusait aussi d'aimer les garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a toujours mené une vie peu exemplaire. Il passait pour médisant et pour aimer le vin. Quelquefois il était longtemps sans parler. On dit que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en revinrent, jouant toujours aux échecs, sans se dire mot pour cela. Ils avaient une machine dans le carrosse.
Il disait que les courtisans appelaient bon temps le temps où les pensions étaient bien payées.
Étant disgracié, il acheta une maison dans la rue des Marais, au faubourg, Saint-Germain, vers les Petits-Augustins. En ce temps-là il n'y avait rien de bâti au-delà dans le faubourg ; on l'appelait, à cause de cela, le dernier des hommes. Cette maison a l'honneur d'être aussi extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait de même. Il se mit à faire là-dedans une vie voluptueuse, mais cachée : c'était comme une espèce de grand seigneur dans son sérail. En pensions, en bénéfices et en argent, il avait beaucoup de bien, et pouvait vivre fort à son aise.
À son ordinaire, il s'habillait fort bizarrement. Madame de Rambouillet dit que, la première fois qu'elle le vit, il avait des chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec des brides ; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs, une chaîne de paille à son cou, et il sortait en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortait pas souvent ; mais quelquefois, selon les visions qui lui prenaient, tantôt il était vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeait sa nymphe à s'habiller comme lui. Il représentait quelquefois Apollon, qui court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. À cause qu'il devint amoureux de madame du Pin, mère de madame d'Estrades, au lieu de culs-de-lampe, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. Il y a des festons et des lacs d'amour de paille en je ne sais combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais quelle amitié il avait pour la paille, mais il n'aimait pas moins le vieux cuir, et n'avait point d'autre tapisserie en été ni hiver.
Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui était allée voir son jardin. Un jour, il lui écrivit une lettre fort longue, où en un endroit il se fondait furieusement en raison, car il lui disait : << Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en mangeait point), elles ne laissent pas d'être friandes ; de même mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant méprisable >> ; et au bas il y avait : << Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'ai point de double. >> N'était-ce pas là une bonne lettre à garder ?
Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantait d'être fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devait donner la collation chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on venait de servir, et que les gens étaient tous allés avertir la compagnie, et, prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit cela, il se mit à rire et dit : << Il faut que madame de Saint-Germain soit venue ici. >>
Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit est celle qu'il a eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de la Rochelle (1628) un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la rue du Colombier, était entr'ouverte, une jeune femme, grosse enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans ; il s'y rencontra pas hasard, et, comme il était civil, principalement aux dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle était fille d'un homme qui jouait, et a joué jusqu'à sa mort de la harpe dans les hôtelleries d'Etampes (présentement son fils fait le même métier) ; elle lui dit qu'elle en jouait aussi (effectivement elle en joue aussi bien que personne) ; qu'un jeune homme de Meaux, nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avait épousée par amour, et qu'il était malade dans la rue des Marais. Cette femme avait l'air fort doux ; il en fut touché ; il lui offre tout ce qu'il avait, les assiste, car Dupuis était fort pauvre, et quand elle accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle va le remercier ; lui, la cajole : elle prend le soin de le blanchir, elle le visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle était habillée, elle venait passer la journée avec lui : enfin il lui proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière confiance en elle. Elle percevait tout son revenu, faisait la dépense telle qu'il l'avait ordonnée, et le reste était pour elle. J'oubliais de dire que ce qui l'avait achevé de charmer, c'est qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetait bien son bonheur. Il fallait savoir du bon homme tous les matins comment elle se coifferait, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la française, etc. ; quel habit elle prendrait ; si elle serait reine, déesse, nymphe ou bergère.
À quatre-vingts ans il se portait encore fort bien. Il m'a quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'était un petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, et, à sa mode, il disait de jolies choses (1).
[(1) Le curé de Saint-Sulpice l'étant allé voir et lui faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui répondit sans s'émouvoir : << Monsieur le curé il ne faut pas croire tout ce que l'on dit, il y a bien de la médisance ; l'on me disait l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulais rien croire. >> Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas à propos de lui parler davantage, et s'en alla. (Extrait d'un manuscrit du même temps. -- M.)]
Un jour que madame d'Hautefort vint dans son jardin, il lui dit d'un ton assez sérieux : << Madame, voulez-vous bien faire parler de vous ? Après avoir maltraité des rois, aimez un petit bonhomme comme moi. >>
Des Yvetaux avait de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine que, s'étant retiré à Paris, après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le voulait loger chez lui, et lui disait pour raison : << Monsieur, vous avez si bien reçu autrefois les Français en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la pareille aujourd'hui. >> Ce M. de Brionne n'avait qu'un cheval de carrosse, l'autre était mort ; il en emprunta un au bonhomme, qui ne voulait pas le reprendre, et disait : << Vous m'en rendrez un quand vos affaires seront en meilleur état. >>
Un an devant que de mourir, Ninon, qui allait quelquefois jouer du luth chez lui, car il aimait fort la musique et faisait souvent des concerts, lui demanda un jour de fête s'il avait été à la messe. << Il y aurait, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir que de n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui. >> Elle lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son chapeau.
Il fut se promener à Rambouillet, au faubourg Saint-Antoine (1), et de si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria : << Monsieur, je vous révère, je vous adore ; mais il ne fait point chaud aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau. >>
[(1) À la maison de Rambouillet, beau-père de Tallemant (M.)]
Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, était une rétention d'urine. Ce fut ce qui le tua ; car voyant, en 1649, le Roi sorti de Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avait point son chirurgien ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a accoutumé de faire.
Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un mouchoir sur le visage, dès qu'il commencerait à agoniser, afin qu'on ne vît point les grimaces qu'il ferait.
LE CONNETABLE DE LUYNES ET MADAME DE CHEVREUSE
M. le connétable de Luynes était d'une naissance fort médiocre. Voici ce qu'on disait de son temps. En une petite ville du comtat d'Avignon, il y avait un chanoine nommé Aubert. Ce chanoine eut un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appelait le capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se nommait ainsi. Ce capitaine Luynes était homme de service. Il eut le gouvernement de Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu d'Aubert, il signa d'Albert. Il fit amitié avec un gentilhomme de ces pays-là, nommé Contade, qui, connaissant M. le comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce capitaine Luynes fût reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde. Après avoir quitte la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire chez le Roi. C'était quelque chose de plus alors que ce n'est cette heure. Il aimait les oiseaux et s'y entendait. Il s'attachait fort au Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches. Il avait deux frères avec lui. L'un se nommait Brantes, et l'autre Cadenet. Ils étaient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de Chaulnes et maréchal de France, avait la tête belle et portait une moustache, que de lui on a depuis appelée une cadenete. On disait qu'a tous trois ils n'avaient qu'un bel habit, qu'ils prenaient tour à tour pour aller au Louvre, et qu'ils n'avaient aussi qu'un bidet. Leur union cependant a fort servi à leur fortune.
M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère ; mais le Roi avait si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusait pas d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des chevaux prêts pour s'enfuir, à Soissons, en cas qu'on manquât le coup.
De Luynes, tout puissant, épousa mademoiselle de Montbazon, depuis madame de Chevreuse.
Il logeait au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi était fort familier avec elle, et ils badinaient assez ensemble, mais il n'eut jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait grand plaisir à toute la cour, et elle en valait bien la peine. Elle était jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandait pas mieux. Une fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avaient pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable, qui prenait plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour qu'elle y était allée avec elle, dit qu'elle voulait y demeurer à coucher. << Mais il n'y a point de lits, disait la Reine. -- Eh ! le Roi n'en-a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre ? >> En effet, elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les fenêtres du château, en s'en allant car on faisait un grand tour autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria : << Adieu, madame, adieu ; pour moi, je me trouve fort bien ici. (1) >>
[(1) Louis XIII disant à madame de Chevreuse qu'il aimait ses maîtresses de la ceinture en haut, elle lui répondit << Sire, elles se ceindront donc comme Gros-Guillaume, au milieu des cuisses. >> (M.)]
Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de Chevreuse. C'était le second de messieurs de Guise, et le mieux fait de tous les quatre. Le cardinal était plus beau, mais M. de Chevreuse était l'homme de la meilleure mine qu'on pouvait voir ; il avait de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchait point le péril ; mais quand il y était, il y faisait tout ce qu'on y pouvait faire. Au siège d'Amiens, comme il n'était encore que prince de Joinville, son gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le fouiller, et prit ce qu'il avait dans ses pochettes.
Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques. (2)
[(2) Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée lui fit donner un lavement d'eau bénite. (T.)]
Cette dame était veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser : elle en devint amoureuse sur cette espérance, car c'était une honnête femme, et s'en laissa tellement empaulmer qu'elle lui donnait tantôt une chose, tantôt une autre ; et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le messager au lieu de sa sépulture.
Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre, on choisit M. de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce qu'il était son parent fort proche, qu'il avait, comme j'ai dit, fort bonne mine, et que madame de Chevreuse avait toutes les pierreries de la maréchale d'Ancre. Elle accompagna la Reine en Angleterre. Milord Rich, depuis comte Holland, l'avait cajolée ici, en traitant du mariage. C'était un fort bel homme ; mais sa beauté avait je ne sais quoi de fade. Elle disait des douceurs de son galant et de celles de Buckingham pour la Reine, que ce n'était pas qu'ils parlassent d'amour, et qu'on parlait ainsi en leur pays à toutes sortes de personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avait d'en conter à la Reine ; mais elle s'en divertissait. J'ai ouï dire qu'une fois elle lui dit que la Reine serait ravie de le voir vêtu de toile d'argent gris de lin. Il l'éloigna, voyant qu'elle se moquait de lui. Après elle revint, et Monsieur disait qu'on l'avait fait venir pour donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant.
Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui était amoureux d'elle. C'était un homme tout confit en galanterie. Il avait bien fait des folies avec madame de Puisieux. Il donnait beaucoup. Il n'en fit pas moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyait à la portière du carrosse de la Reine, où elle était, à cheval, en robe de satin, et faisant manège. Il n'y avait rien de plus ridicule. Le cardinal en avait des jalousies étranges, car il le soupçonnait d'en vouloir aussi à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose qui le fit mener prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Mme de Chevreuse fut reléguée à Dampierre d'où elle venait déguisée, comme une demoiselle crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retirait dans son oratoire ; je pense qu'elles en contaient bien du cardinal et de ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à Tours, où le vieil archevêque Bertrand de Chaux, devint amoureux d'elle. Il était d'une maison de Basque. Ce bon homme disait toujours ainsi comme cela. Il n'était pas ignorant. Il aimait fort le jeu. Son anagramme était chaud brelandier. Madame de Chevreuse dit qu'un jour, à la représentation de la Mariamne de Tristan, elle lui dit : << Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés de la Passion comme de cette comédie. -- Je crois bien, madame, répondit-il ; c'est histoire, ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans Josèphe. >>
Elle souffrait qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvait à son lever. Un jour qu'elle avait à lui demander quelque chose : << Vous verrez qu'il fera tout ce que je voudrai ; je n'ai, disait-elle, qu'à lui laisser toucher ma cuisse à table. >> Il avait près de quatre-vingts ans. Il dit quand elle fut partie, car il parlait fort mal : << Voilà où elle s'assisa en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles qui m'assomarent. >> On trouva après sa mort dans ses papiers un billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt cinq mille livres qu'il lui avait prêtées.
Ce bonhomme pensa être cardinal ; mais le cardinal de Richelieu l'empêcha. Il disait : << Si le Roi eût été en faveur, j'étais cardinal. >>
Comme madame de Chevreuse était à Tours, quelqu'un, en la regardant, dit : << Ah ! la belle femme ! Je voudrais bien l'avoir.... ! >> Elle se mit à rire, et dit : << Voilà de ces gens qui aiment besogne faite. >> Un jour, environ vers ce temps-là, elle était sur son lit en goguettes, et elle demanda à un honnête homme de la ville : << Or ça, en conscience, n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme ? >> << Madame, lui dit cet homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre. >> Elle se mit à jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à dire. J'ai ouï compter, mais je ne voudrais pas l'assurer, que, par gaillardise, elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en soie la rencontra. Pour rire, elle s'arrête à lui parler, faisant semblant de le trouver fort à son goût ; mais ce rustre, qui n'y entendait point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle passa le pas, sans qu'il en soit jamais arrivé autre chose.
Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondait de sa femme : << Non, dit-il, tant qu'elle sera entre les mains du lieutenant-criminel de Tours, Saint-Jullien. >> C'était celui qui l'avait portée à se séparer de biens d'avec son mari ; car M. de Chevreuse faisait tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze carrosses pour voir celui qui serait le plus doux.
Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit qu'ils partiraient le lendemain. Cependant, la nuit, elle eut des habits d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld, fut mis à la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la frontière d'Espagne. Dans les informations qu'en fit faire le président Vignier, il y a, entre autres choses, que les femmes de Gascogne devenaient amoureuses de madame de Chevreuse. (1)
[(1) Étant arrivée un soir proche des Pyrénées, en un lieu où il n'y avait de logement que chez le curé, qui encore n'avait que son lit, elle lui dit qu'elle était si lasse qu'il fallait qu'elle se couchât pour se reposer : parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier ; et le curé contestant et disant qu'il ne quitterait point son lit, enfin ils convinrent qu'ils s'y coucheraient tous trois ensemble, ce qui se fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet par lequel elle l'avertissait qu'il avait couché la nuit avec la duchesse de Chevreuse et sa fille et qu'il se souvînt que s'il n'avait pas usé de ses avantages, ce n'était pas à elle qu'il avait tenu. (MSS. de Conrart. Recueil in-folio, XIII, 633.)]
Une fois, dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit partir avant jour. Ses drogues lui prirent un jour, on fit accroire que c'était un gentilhomme blessé en duel. Un Anglais nommé Craft, qu'elle avait toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre, parut quelques jours après son évasion de Tours. On croyait qu'il l'avait accompagnée, car cet homme avait de grandes privautés avec elle, et on ne comprenait pas quels charmes elle y trouvait. Elle passa ainsi en Espagne.
Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il était devenu fort sourd et pétait partout, à table même, sans s'en apercevoir. Quand il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme d'Angoulême ; il enferma les terres du tiers et du quart : il est vrai que ce ne sont pas trop bonnes terres ; et pour apaiser les propriétaires, il leur promit qu'il leur en donnerait à chacun une clef, qu'il est encore à leur donner.
Il avait là un petit sérail ; à Pâques, quand il fallait se confesser, le même carrosse qui allait quérir le confesseur emmenait les mignonnes, et les reprenait en ramenant le confesseur. Il avait je ne sais quel bracelet où il y avait, je pense, dedans quelque petite toison. Il le montrait à tout le monde, et disait : << J'ai si bien fait à ces pâques que j'ai conservé mon bracelet. >> Il avait soixante-dix ans quand il faisait cette jolie petite vie, qu'il a continuée jusqu'à la mort.
Comme il se portait fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il disait toujours qu'il vivrait cent ans pour le moins, Il eut pourtant une grande maladie bientôt après dans laquelle il fut attaqué d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disait qu'il en était revenu aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M. de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition de lui donner tant de pension par an, de lui fournir tant pour payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres tous les ans pour ses mignonnes.
Madame de Luynes envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux ils ne les discernaient point d'avec les autres, et que si elle savait quelque marque pour les connaître, qu'elle prît la peine de le leur mander.
M. D'AUMONT
M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes visions du monde. Il disait de madame de Beaumarchais, belle-mère du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la Reine-mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avait tué le maréchal d'Ancre ; il disait donc de cette madame de Beaumarchais qu'elle ressemblait à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle avait le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela n'empêchait pas que, pour son argent, elle n'eût des galants, et de bonne maison ; car M. de Mayenne, le dernier de ce nom, en fut un. La vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées est encore plus plaisante. C'était et c'est encore une petite femme sèche, et qui a le nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle était en sa jeunesse toute faite comme une poupée. << Ne croyez-vous pas, disait-il sérieusement, car il ne riait jamais, qu'on la pend tous les soirs, toute habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire ? >> Il disait d'une dame qui avait le teint fort luisant qu'on lui avait mis un talc, comme aux portraits.
Un jour qu'il était à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil y vint. Elle était grosse, et en entrant elle se laissa tomber, se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de sa chute. Le voilà qui se met à rêver : << Nous sommes bien mal bâtis, dit-il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous tombons d'ordinaire ; il vaudrait bien mieux que nous eussions des ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne serait-ce point ? ajouta-t-il. Un homme sauterait par une fenêtre sans se blesser, il passerait par-dessus les murs d'une ville. >> Et puis, s'engageant plus avant dans sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en ville, jusqu'à La Haye, en Hollande.
Une autre fois, Gombauld contait en sa présence, à l'hôtel de Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combaud, père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et par des sergents qui le voulaient mener en prison, jusque-là que, quoiqu'il soit assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper ce commissaire. M. d'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son siège, et commence à faire la posture d'un bourreau qui danse sur les épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour l'étrangler, et disait : << Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je vous pendrai, monsieur le commissaire. >>
À propos de cela, comme il faisait pendre quelques soldats à Boulogne, un d'eux cria qu'il était gentilhomme : << Je le crois, lui dit-il ; mais je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre. >>
En mangeant des andouilles mal lavées, il dit : << Ces andouilles sont bonnes, mais elles sentent un peu le terroir. >>
Il disait du marquis de Sourdis, qui faisait fort l'empressé chez le cardinal de Richelieu, de la maison duquel il était depuis peu intendant, et qui regardait aux meubles et à toutes choses, il disait qu'il lui semblait le voir tirer de dessous son manteau un petit sac de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à une chaise.
Il disait d'une dame, qui avait les cheveux d'un blond fort doré, et qui avait une coiffure beaucoup trop relevée et presque point de cheveux abattus, qu'elle ressemblait à ces pelotes où les merciers fichent des lardoirs.
Je crois que ce fut lui qui dit voyant une personne fort maussade, qu'elle avait la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un paquet de linge sale.
Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune portait une grande barbe. Il dit qu'il ressemblait à Dieu le Père, quand il était jeune.
MADAME DE RENIEZ
Madame de Reniez était de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur du baron de Panat, dont nous parlerons ensuite. Avant que d'être mariée au baron de Reniez, elle était engagée d'inclination avec le vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et le baron de Panat était le confident de leurs amours. Ils en vinrent si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque, par laquelle ils se promettaient de s'épouser en cas de viduité : << En foi de quoi, disaient-ils, nous avons consommé le mariage. >> Un tailleur rendait les lettres du galant et lui en apportait réponse. Par l'entremise de cet homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venait toujours déguisé. Un jour ils se virent dans le château même de Reniez, presque aux yeux du mari. Madame de Reniez avait feint d'être incommodée, et s'était fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on lui apporta. Enfin, ils en firent tant que le mari sut toute l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un assez long voyage ; puis, revenant sur ses pas, il entra dans la chambre de sa femme, et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée ; mais le baron avait deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui couchait au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avait eue du baron, son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer par ses valets ; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les doigts tout coupés. Le baron de Reniez eut son abolition.
Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de Mme de Reniez fut, après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du baron de Panat.
LE BARON DE PANAT
Le baron de Panat était un gentilhomme huguenot d'auprès de Montpellier, de qui on disait : Lou baron, de Panat, puteau mort que nat, c'est-à-dire plutôt mort que né , car on dit que sa mère, grosse depuis près de neuf mois mangeant du hachis, avala un petit os qui, lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour morte ; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts ; qu'une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing, par hasard,