Arthur YOUNG
Le 31. -- Entré en Bretagne par Pont-Orsin (Pontorson). La propriété semble être plus divisée que je ne l'ai vue jusque-là. Dans la ville épiscopale de Doll (Dol) une longue rue tout entière n'a pas de carreaux ; chétive apparence ! Le début en Bretagne me donne l'idée d'une bien pauvre province. -- 22 milles.
Le 1er septembre. -- Combourg. Le pays a un aspect sauvage ; la culture n'est pas beaucoup plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable au milieu de ces terrains si bons. Les gens sont presque aussi sauvages que leur pays, et leur ville de Combourg est une des plus ignoblement sales que l'on puisse voir. Des murs de boue, pas de carreaux, et un si mauvais pavé que c'est plutôt un obstacle aux passants qu'un secours. Il y a cependant un château, et qui est habité. Quel est donc ce M. de Chateaubriand, le propriétaire, dont les nerfs s'arrangent d'un séjour au milieu de tant de misère et de saleté ? Au-dessous de ce hideux tas d'ordures se trouve un beau lac entouré de hais bien boisées. Au sortir d'Hédé, beau lac appartenant à M. de Blassac, intendant de Poitiers ; superbes bois aux alentours. Avec un peu de soin, on ferait de ceci un tableau délicieux. Il y a un château, des fenêtres duquel on ne voit que quatre rangées d'arbres, rien de plus, selon le style français. Dieu du goût, faut-il que le possesseur de ce château soit aussi celui de cet admirable lac ! et cependant M. de Blassac a fait à Poitiers la plus belle promenade de France ! Mais le goût de la ligne droite et celui de la ligne sinueuse sont fondés sur des sentiments et des idées aussi séparés, aussi distincts que la peinture et la musique, la poésie et la sculpture. Le lac est poissonneux ; il y a des brochets de 36 livres, des carpes de 24, des perches de 4 et des tanches de 5. Jusqu'à Rennes, même confusion bizarre de déserts et de cultures ; pays moitié sauvage, moitié civilisé. -- 31 milles.
Rennes est bien bâtie et a deux belles places, surtout celle de Louis XV, où se trouve sa statue. Le Parlement étant en exil, on ne peut voir la salle des séances. Le jardin des Bénédictins, appelé le Tabour, est remarquable ; mais ce qu'il y a de plus curieux à Rennes maintenant, c'est, aux portes de la ville, un camp formé par quatre régiments d'infanterie et deux de dragons, sous le commandement d'un maréchal de France, M. de Stainville. Le mécontentement du peuple, qui avait amené ces précautions, venait de deux causes : la cherté du pain et l'exil du Parlement. La première est fort naturelle ; mais ce que je ne puis entendre, c'est cet amour pour le Parlement ; car tous ses membres sont nobles comme ceux des états, et nulle part la distinction entre la noblesse et les roturiers n'est si tranchée, si insultante, si oppressive, qu'en Bretagne. On m'assura, cependant, que la population avait été poussée par toutes sortes de manoeuvres et même par des distributions d'argent. Les troubles présentaient une telle violence, avant que le camp ne fût établi, que la troupe fut incapable de maintenir l'ordre. M. Argentaise, pour lequel j'avais des lettres, eut la bonté de me servir de guide pendant les quatre jours que je passai ici. Il fait bon marché vivre à Rennes, et cela me frappe d'autant plus, que je sors de Normandie, où tout est à un prix extravagant. La table d'hôte, à la Grande-Maison, est bien tenue : à dîner il y a deux services abondamment pourvus d'excellents mets, et un très grand dessert bien composé ; à souper un bon service, un fort morceau de mouton et un délicieux dessert. Chaque repas se paye, avec le vin ordinaire, 40 sous ; pour 20 sous en plus, vous avez de très bon vin ; l'entretien du cheval 30 sous ; en tout cela ne fait (avec du vin de choix) que 6 livres 10 sous par jour ou 5 shill. 10 ds. Cependant on se plaint que le camp a fait hausser tous les prix.
Le 5. -- Montauban. Les pauvres ici le sont tout à fait ; les enfants terriblement déguenillés, et plus mal peut-être sous cette couverture que s'ils restaient tout nus ; quant aux bas et aux souliers, c'est un luxe hors de propos. Une charmante petite fille de six à sept ans, qui jouait avec une baguette et souriait, avait sur elle de tels haillons, que mon coeur s'en serra : on ne mendiait pas, et quand je donnai quelque chose, on me parut plus surpris que reconnaissant. Le tiers de ce que j'ai vu de cette province me paraît inculte, et la presque totalité dans la misère. Quel terrible fardeau pour la conscience des rois, des ministres, des parlements, des états, que ces millions de gens industrieux, livrés à la faim et à l'oisiveté par les exécrables maximes du despotisme et les préjugés non moins abominables d'une noblesse féodale ! Couché au Lion-d'Or, affreux bouge. -- 20 milles.
Le 6. -- L'aspect est le même jusqu'à Brooms (Broons) ; mais près de cette ville il devient plus agréable, le terrain étant plus accidenté.
Lamballe. -- Plus de cinquante familles nobles passent l'hiver dans cette petite ville et vivent sur leurs biens en été. Il y a probablement autant d'extravagance et de sottise, et, pour ce que j'en sais, autant de bonheur dans leurs cercles que dans ceux de Paris. Ici et là on ferait bien mieux de cultiver ses terres et de donner du travail aux malheureux. -- 30 milles.
Le 7. -- Le pays change immédiatement au delà de Lamballe. Le marquis d'Urvoy, que j'ai connu à Rennes, et qui possède un beau domaine à Saint-Brieuc, m'avait donné une lettre pour son intendant ; celui-ci y a fait honneur. -- 12 milles 1/2.
Le 8. -- Jusqu'à Guingamp ; contrée sombre couverte d'enclos. Passé Châteaulandren (Chatelaudren) et entré en Basse-Bretagne : on reconnaît au premier coup d'oeil un autre peuple. On rencontre une quantité de gens n'ayant d'autre réponse à vos questions que : << Je ne sais pas ce que vous dites >>, ou : << Je n'entends rien. >> Entré à Guingamp par des portes, des tours, des fortifications qui paraissent de la plus vieille architecture militaire : tout annonce l'antiquité et est en parfait état de conservation. L'habitation des pauvres gens est loin d'être si bonne : ce sont de misérables huttes de boue, sans vitres, presque sans lumière ; mais il y a des cheminées en terre. J'en étais à mon premier somme à Belle-Île quand l'aubergiste vint à mon chevet et tira le rideau en faisant tomber une pluie d'araignées, pour me dire que j'avais une jument anglaise superbe, et qu'un seigneur voulait me l'acheter. Je lui jetai à la tête une demi-douzaine de fleurs d'éloquence française pour son impertinence ; alors il jugea prudent de nous laisser en paix, moi et les araignées. Il y avait grande partie de chasse. Ce doivent être des chasseurs de première force que ces seigneurs bas-bretons pour arrêter leur admiration sur une jument aveugle. À propos des races de chevaux en France, cette jument m'avait coûté 23 guinées lors de la cherté des chevaux en Angleterre, et en avait été vendue 16 quand ils étaient un peu meilleur marché : on peut s'en faire une idée ; cependant on l'admira, et beaucoup, et souvent pendant ce voyage, et en Bretagne elle rencontra rarement d'égale. Cette province, et la même chose arrive en Normandie, est infestée de mauvaises rosses d'étalons, perpétuant la malheureuse race que l'on rencontre partout. Le vilain trou qui s'intitule la Grande-Maison est la meilleure auberge d'une station de poste sur la grande route de Brest ; des maréchaux de France, des ducs, des pairs, des comtesses, etc., etc., doivent s'y être arrêtés de temps à autre, selon les accidents auxquels on est sujet dans les longs voyages. Que doit-on penser d'un pays qui, au XVIIIe siècle, n'a pas de meilleurs abris pour les voyageurs ! -- 30 milles.
Le 9. -- Morlaix est le port le plus singulier que j'aie vu. Dans une vallée juste assez large pour contenir un beau canal, on voit deux quais et deux rangées de maisons ; en arrière s'élève la montagne, abrupte et boisée d'un côté, semée de jardins, de roches et de broussailles de l'autre ; l'effet en est charmant et romantique. Commerce assez lourd à présent, mais très florissant pendant la guerre. -- 20 milles.
Le 10. -- Jour de foire à Landivisier (Landivisiau), ce qui me donne l'occasion de voir réunis nombre de Bas-Bretons et de leurs bestiaux. Les hommes portent de larges culottes, plusieurs ont les jambes nues, et la plupart sont en sabots ; ils ont les traits fortement accentués comme les Gallois, et un air moitié énergique, moitié nonchalant ; ils sont grands de taille, larges de poitrine et carrés d'épaules. Les femmes, même jeunes, sont tellement ridées par la fatigue, qu'elles perdent l'air de douceur naturel à leur sexe. Le premier coup d'oeil les fait reconnaître pour absolument différents des Français. N'est-ce pas un miracle de les retrouver ainsi, avec leur langage, leurs moeurs, leurs costume, après treize cents ans de séjour sur cette terre ? -- 35 milles.
Le 11. -- J'avais des lettres de personnes fort recommandables pour d'autres personnes aussi très recommandables de Brest, à l'effet de m'obtenir l'entrée des arsenaux. Ce fut en vain.
M. le chevalier de Tredairne fit en ma faveur des instances très pressantes auprès du commandant : mais l'ordre de ne laisser pénétrer qui que ce fût, Français ou étranger, était trop strict pour qu'on osât l'enfreindre, à moins que sur un avis exprès du ministre de la marine, rarement donné, et auquel on n'obéit qu'à contre-coeur. M. Tredairne me dit que cependant lord Pembroke l'avait visité, il y avait peu de temps, en vertu d'une telle dépêche ; et lui-même fit la remarque, voyant bien qu'elle ne m'échapperait pas, qu'il était singulier de montrer ce port à un général anglais, gouverneur de Portsmouth, pour en refuser la vue à un fermier. Il m'assura cependant que le duc de Chartres n'avait pas été plus heureux ces jours passés. La musique de Grétry, qui, sans avoir de largeur, est franche et même élégante, n'était pas de nature à me mettre de bonne humeur ; le théâtre donnait Panurge. Brest est une ville bien bâtie, à belles rues régulières, et le quai, avec ses vaisseaux de ligne et ses autres navires, a beaucoup de cette vie et de ce mouvement qui animent les ports de mer.
Le 12. -- Retourné à Landerneau. Le maître du Duc-de-Chartres, la meilleure auberge et la plus propre de l'évêché, vint me dire qu'il y avait là un monsieur, un homme comme il faut, et que le dîner serait meilleur si nous le prenions ensemble : De tout mon coeur. C'était un noble Bas-Breton, avec une épée et un misérable petit bidet très agile. Ce seigneur ignorait que le duc de Chartres de l'autre jour fût autre que celui qui était dans la flotte de M. d'Orvilliers. Pris la route de Nantes. -- 25 milles.
Le 13. -- Pays plus accidenté jusqu'à Châteaulin ; le tiers en est inculte. Région bien inférieure au Léon et à Tréguier ; aucun effort, aucune marque d'intelligence ; tout près cependant du grand marché de Brest et sur un bon terrain. Quimper, quoique ce soit un évêché, n'a de remarquable que sa promenade, une des plus belles de France. -- 25 milles.
Le 14. -- En sortant de Quimper, on voit un peu plus de culture, mais ce n'est que pour un instant. Déserts, déserts et déserts. Arrivé à Quimperlay (Quimperle). -- 27 milles.
Le 15. -- Même aspect sombre jusqu'à Lorient, mais quelques traces de culture et beaucoup de bois. Lorient était si plein de badauds venus pour assister au lancement d'un vaisseau de guerre, que je ne trouvai à l'Epée-Royale ni lit pour moi, ni place pour mon cheval. Au Cheval-Blanc, misérable trou, je plaçai mon compagnon au milieu de vingt autres empilés comme des harengs en caque ; mais moi je n'obtins rien. Le duc de Brissac, avec sa suite, ne fut pas plus heureux. Si le gouverneur de Paris ne put sans peine trouver à coucher dans Lorient, il ne faut pas s'étonner des obstacles que rencontra A. Young. J'allai sur-le-champ remettre mes lettres. Je trouvai M. Besné, négociant, chez lui ; il me reçut avec une cordialité sincère, préférable à un million de cérémonies, et, lorsqu'il sut ma position, il m'offrit, dans sa maison, une hospitalité que j'acceptai. Le Tourville, de quatre-vingt-quatre canons, devait être lancé à trois heures ; on remit au lendemain, à la grande joie des aubergistes, heureux de retenir un jour encore cet essaim d'étrangers. J'aurais voulu que le vaisseau les étranglât, car je n'avais en tête que ma pauvre jument, exposée toute la nuit au milieu des rosses de Bretagne. Cependant une pièce de douze sous au valet d'écurie la mit considérablement à l'aise. La ville est moderne et régulière ; les rues partent en divergeant de la porte, et sont coupées à angle droit par d'autres, larges, bien bâties et bien pavées : beaucoup de maisons ont vraiment bon air. Mais ce qui fait l'importance de Lorient, c'est l'entrepôt du commerce des Indes, qui renferme les navires et les magasins de la Compagnie. Ces derniers sont réellement grandioses, et annoncent la royale munificence dont ils tirent leur origine. Ils ont plusieurs étages, sont construits en voûte, d'un grand style et d'une immense étendue. Mais il leur manque, au moins à présent, comme à tant d'autres superbes établissements en France, la vigueur et le mouvement d'un commerce actif. Les affaires ici semblent insignifiantes. Trois vaisseaux de quatre-vingt-quatre, le Tourville, l'Éole et le Jean-Bart, et une frégate de trente-deux sont en chantier. On m'assura qu'il n'avait fallu que neuf mois pour la construction du Tourville. Le port a de la vie ; quinze vaisseaux de ligne stationnés ici à l'ordinaire, quelques navires de la Compagnie des Indes et d'autres marchands, en font un agréable tableau. Une belle tour ronde en pierre blanche, de cent pieds de haut, légère et gracieuse dans ses proportions, et portant une balustrade au sommet, sert aux vigies et aux signaux. Mon hôte est un homme simple et franc, avec quelques idées originales qui lui donnaient plus d'intérêt ; il a une charmante fille, qui me distrait par son chant, qu'elle accompagne sur la harpe. Le lendemain matin, le Tourville descendit à flot au bruit de la musique des régiments et des acclamations de milliers de spectateurs. Quitté Lorient, arrivé à Hennebont. -- 7 1/2 milles.
Le 17. -- Traversé, en allant à Auray, les dix-huit milles les plus pauvres que j'aie encore vus en Bretagne. Bonnes maisons de pierre, couvertes d'ardoises, mais sans vitres. Auray a un petit port et quelques sloops, ce qui donne toujours de la gaieté à une ville. Jusqu'à Vannes, campagne variée, mais les landes dominent. Vannes n'est pas sans importance, mais son port et sa promenade en font la principale beauté.
Le 18. -- Musiliac (Muzillac). On a en vue Belle-Île et les îles plus petites d'Hédic (Haëdic) et d'Honat (Houat). Si Musiliac ne peut se vanter d'autre chose, il le peut au moins de son bon marché. J'eus pour dîner deux bons poissons plats, des huîtres, de la soupe, un beau rôti de canard, avec un ample dessert consistant en raisin, poires, noix, biscuits et liqueur, une pinte d'excellent bordeaux ; ma jument, outre le foin, reçut trois quarts de peck (soit 7 litres) d'avoine, pour 56 sous ; 2 sous à la fille et autant au garçon, font en tout 3 fr. Jusqu'à la Roche-Bernard, des landes, des landes, des landes ! La hardiesse des rives de la Vilaine la rend pittoresque, il n'y a pas d'ennuyeuses plaines ; elle a les deux tiers de la largeur de la Tamise à Westminster, et serait égale à quelque rivière que ce soit si ses bords étaient boisés ; mais ce ne sont que les déserts du reste du pays. -- 33 milles.
Le 19. -- Fait un détour sur Auvergnac, château du comte de La Bourdonnaye, pour lequel j'avais une lettre de la duchesse d'Anville ; c'était la personne qui pouvait le mieux me renseigner sur la Bretagne, ayant été pendant vingt-cinq ans premier syndic de la noblesse. On aurait à plaisir amoncelé les pentes et les rochers, que l'on aurait eu peine à faire un plus mauvais chemin que ces cinq milles ; si j'eusse pu mettre autant de foi que les bonnes gens de campagne dans deux morceaux de bois attachés ensemble, je me serais signé ; mais mon aveugle ami, avec une sûreté de pied incroyable, m'amena sain et sauf à travers de tels endroits ; sans mon habitude journalière du cheval, j'aurais tremblé d'abord, quand même ma monture aurait eu d'aussi bons yeux que ceux d'Eclipse ; car je suppose qu'un beau coureur, sur la vélocité duquel tant d'imbéciles étaient prêts à aventurer leur argent, devait avoir des yeux aussi bons que ses jambes. Un tel chemin desservant plusieurs villages et le château de l'un des premiers seigneurs du pays montre quel doit être l'état de la société ; pas de communications, de voisinage ; aucune des occasions de dépenses naissant de la compagnie, une vraie retraite pour épargner ce qu'on dépensera dans les villes. Le comte me reçut avec beaucoup de politesse ; je lui exposai mes motifs et mon plan de voyage, qu'il voulut bien louer avec chaleur, exprimant sa surprise que j'aie entrepris une aussi grosse affaire que l'examen de la France sans être encouragé par mon gouvernement. Je lui expliquai qu'il connaissait très peu ce gouvernement, s'il supposait qu'il donnerait un shelling pour une entreprise agricole ou pour son auteur ; qu'il importait peu que le ministre fût whig ou tory, que le parti de la charrue n'en comptait pas un dans ses rangs ; qu'enfin l'Angleterre, qui comptait plusieurs Colberts, n'avait pas un Sully. Ceci nous mena à une conversation intéressante sur la balance de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, et les moyens de les encourager. En réponse à ses questions, je lui fis comprendre quels sont leurs rapports en Angleterre et comment notre culture florissait à la barbe des ministres, par la seule protection que la liberté civile donne à la propriété ; que, par conséquent, sa situation était pauvre en regard de ce qu'elle eût été, si on lui avait donné les mêmes secours qu'au commerce et à l'industrie. J'avouai à M. de La Bourdonnaye que sa province ne me semblait rien avoir que des privilèges et de la misère. Il sourit, me donna quelques explications importantes ; mais jamais noble n'approfondira cette question comme elle le devrait être, car c'est à lui que sont départis ces privilèges ; au peuple la pauvreté. Il me fit voir des plantations très belles et très florissantes qui l'abritent complètement de chaque côté, même du sud-ouest, quoique si près de la mer. De son jardin on voit Belle-Île et les autres, et un petit roc qui lui appartient. Il me dit que le roi d'Angleterre le lui prit après la victoire de sir Edw. Hawkes, mais que Sa Majesté voulut bien le lui laisser après une nuit de possession. -- 20 milles.
Le 20. -- J'ai pris congé de M. et de madame de La Bourdonnaye, très charmé de leur courtoisie et de leurs amicales attentions. Des collines près de Saint-Nazaire on a une belle vue de l'embouchure de la Loire ; mais des rives trop basses lui enlèvent l'air de grandeur que des promontoires élevés donnent au Shannon. À droite, à l'infini, se gonfle le sein de l'Atlantique. Savinal (Savenay) est le séjour de la misère. -- 33 milles.
Le 21. -- Rencontré un essai d'amélioration au milieu de ces déserts, quatre bonnes maisons de pierre et quelques acres recouverts de pauvre gazon, qui cependant avaient été défrichés ; mais tout cela est redevenu presque aussi sauvage que le reste. Je sus ensuite que cette amélioration, comme on l'appelle, avait été tentée par des Anglais aux frais d'un gentilhomme qu'ils avaient ruiné aussi bien qu'eux-mêmes. Je demandai comment on s'y était pris. Après un écobuage, on avait fait du froment, puis du seigle, puis de l'avoine. Et toujours, toujours il en est ainsi ! Les mêmes sottises, les mêmes bévues, la même ignorance ; et puis tous les imbéciles du pays ont été dire, comme ils le disent encore, que ces déserts ne sont bons à rien. À mon grand étonnement je vis, chose incroyable, qu'ils s'étendaient jusqu'à trois milles de la grande ville commerciale de Nantes : voilà un problème et une leçon à méditer, mais pas à présent. Après mon arrivée, je suis allé de suite au théâtre, construit tout récemment en belle pierre blanche. La façade a un superbe portique de huit colonnes corinthiennes fort élégantes ; quatre autres en dedans séparent ce portique d'un vestibule majestueux. À l'intérieur, ce n'est qu'or et peinture, le coup d'oeil d'entrée me frappa grandement. La salle est, je crois, deux fois aussi grande que celle de Drury-Lane et cinq fois plus magnifique. Comme c'était un dimanche, la salle était comble. Mon Dieu ! m'écriai-je intérieurement ; est-ce à un tel spectacle que mènent les garennes, les landes, les déserts, les bruyères, les buissons de genêt et d'ajonc et les tourbières que j'ai traversés pendant 300 milles ? Quel miracle que toute cette splendeur et cette richesse des villes en France n'aient aucun rapport avec l'état de la campagne ! Il n'y a pas de transitions graduelles : la médiocrité aisée et la richesse, la richesse et la magnificence. D'un bond vous passez de la misère à la prodigalité, de mendiants dans leur hutte de boue à Mademoiselle Saint-Huberti, dans des spectacles splendides à 500 livres par soirée (21 livres st. 17 sh. 6 d.). La campagne est déserte, ou si quelque gentilhomme l'habite, c'est dans quelque triste bouge, pour épargner cet argent, qu'il vient ensuite jeter dans les plaisirs de la capitale. -- 20 milles.
Le 22. -- Remis mes lettres. -- Autant que le comporte l'agriculture, mon objet principal, je dois acquérir toutes les notions sur le commerce que je puis obtenir des négociants, car il est facile d'avoir d'utiles renseignements en abondance sans poser de questions, qui mettront la personne interrogée dans l'embarras, et même sans en poser aucune. M. Riédy se montra très civil et satisfit à beaucoup de mes demandes ; je dînai une fois avec lui et vis avec plaisir la conversation se tourner sur le sujet important de la situation respective de la France et de l'Angleterre dans le commerce, particulièrement celui des Antilles. J'avais aussi une recommandation pour M. Espivent, conseiller au Parlement de Rennes, dont le frère, M. Espivent de la Villeboisnet, est un des notables négociants d'ici. On ne saurait être plus obligeant que ces deux messieurs ; leur conduite envers moi fut pleine d'attention et de cordialité : ils rendirent mon séjour en cette ville à la foi instructif et agréable. La ville a, dans ses nouvelles constructions, un signe de prospérité qui ne trompe jamais. Le quartier de la Comédie est magnifique, toutes les rues sont en pierre de taille et se coupent à angle droit. Je ne sais si l'Hôtel de Henri IV n'est pas le plus beau de l'Europe : celui de Dessein, à Calais, a de plus grandes dimensions ; mais il n'est ni construit, ni distribué, ni meublé comme celui-ci, que l'on vient d'achever. Il revient à 400000 livres, avec le mobilier (17500 livres st.), et se loue 14000 1. (6121. st. 10 sh.) par an, la première année ne comptant pas. Il y a 60 lits de maître et une écurie pour 25 chevaux. Les appartements de deux pièces, très convenables, se payent 6 livres par jour ; une belle pièce 3 livres. Les commerçants ne donnent que 5 livres pour le dîner, le souper, le vin et la chambre, et 35 sous pour leur cheval. C'est sans comparaison le premier des hôtels où je suis descendu en France ; il est de plus très bon marché. Situé sur une petite place, près du théâtre, de manière aussi commode pour le plaisir et le commerce que le peuvent souhaiter ceux qui recherchent l'un ou l'autre. Le théâtre a coûté 450000 livres, et se loue aux comédiens 17000 l. par an ; plein, il donne 120 louis d'or. Le terrain de l'hôtel a été acheté 9 livres le pied carré ; dans quelques quartiers de la ville, il se vend jusqu'à 15 livres Cette valeur du terrain conduit à donner aux maisons une hauteur qui en enlève la beauté. Le quai n' a rien de remarquable, le fleuve est embarrassé d'îles ; mais plus loin, du côté de la mer, s'élève une longue file de maisons régulières. Une institution commune aux grandes villes commerciales de France, mais florissant particulièrement à Nantes, c'est une chambre de lecture, ce que nous appellerions un book-club, qui ne se défait pas de ses livres, mais en forme une bibliothèque. Il y a trois salles : une pour la lecture, une pour la conversation, la dernière pour la bibliothèque. En hiver on y trouve un bon feu et des bougies (de cire). Messieurs Espivent eurent la bonté de m'accompagner dans une excursion sur l'eau, pour voir l'établissement de M. Wilkinson, pour forer les canons, situé dans une île de la Loire en aval de Nantes. Jusqu'à la venue de ce célèbre manufacturier anglais, on ignorait en France cette méthode de fondre les canons massifs pour les roder ensuite. L'appareil de Wilkinson, pour quatre canons, mû par des roues hydrauliques, est maintenant en oeuvre ; mais on vient de construire une machine à vapeur avec un nouvel appareil pour en forer sept de plus. M. de la Motte, qui a la direction du tout, nous montra aussi un modèle de cette machine de 6 pieds de long, 5 de haut sur 4 ou 5 de large, qu'il mit en mouvement devant nous, en faisant un petit feu sous une chaudière qui ne dépasse pas les dimensions d'une grande théière. C'est une des machines que j'aie vue qui aient le plus d'intérêt pour un physicien voyageur.
Nantes est aussi enflammé pour la cause de la liberté qu'aucune ville de France ; les conversations dont je fus témoin m'ont fait voir l'incroyable changement qui s'est opéré dans l'esprit des Français, et je ne crois pas possible pour le gouvernement actuel de durer un demi-siècle de plus, si les talents les plus éminents et les plus courageux ne tiennent le gouvernail. La révolution d'Amérique en entraînera une autre en France, si le gouvernement n'y prend garde[Note : Il ne fallait pas être grand prophète pour prédire ceci ; mais les derniers événements ont montré que j'étais bien loin de compte en parlant de cinquante ans. (Note de l'auteur.)].
Le 23. -- Un des douze prisonniers de la Bastille est arrivé ici ; c'était le plus violent de tous, et sa détention a été loin de lui apprendre à se taire.
Le 25. -- Ce n'est pas sans regrets que j'ai quitté une société à la fois intelligente et agréable, et il me serait pénible de ne pas espérer au moins de revoir MM. Espivent. Il y peu de chances pour que je revienne à Nantes ; mais s'ils retournaient une seconde fois en Angleterre, j'ai la promesse de leur visite à Bradfield. Le plus jeune d'entre eux a passé, avec lord Shelburne à Bowood, une quinzaine qu'il se rappelle avec beaucoup de plaisir ; le colonel Barré et le docteur Priestley s'y trouvaient en même temps. Jusqu'à Ancenis, tout est en enclos ; nombreuses villas pendant les sept premiers milles. -- 22 1/2 milles.
Le 26. -- Tableau des vendanges. Je ne l'avais jamais vu avant aussi bien qu'ici ; les fortes pluies de l'automne dernier en faisaient un triste spectacle. À ce moment de l'année, tout est vie et activité. Les alentours sont divisés en nombreux enclos par de belles haies. Superbe vue de la Loire, du dernier village de Bretagne ; il y a une grande barrière qui traverse le chemin, et des douanes pour la visite de tout ce qui vient de là. La Loire prend ici les proportions d'un grand lac ; des bois l'environnement sur chaque rive, ce qui est rare pour ce fleuve. Des villes, des clochers, des moulins à vent, un bel horizon, de charmantes campagnes, couvertes de vignobles, donnent à ce fleuve autant de gaieté qu'il a de noblesse. Entré en Anjou par d'immenses prairies. Traversé Saint-Georges et pris la route d'Angers. Après avoir perdu la Loire de vue pendant dix milles, je la retrouve dans cette ville. Des lettres de M. de Broussonnet m'attendaient ; mais ce monsieur n'avait pu savoir dans quelle partie de l'Anjou résidait le marquis de Tourbilly. Il m'était si important de trouver la ferme où ce gentilhomme a fait les admirables défrichements décrits dans son Mémoire sur ce sujet, que je me déterminai d'y aller, à quelque distance que ce fût de mon chemin. -- 30 milles.